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Le café du banquier suisse

Dans la petite Cafeteria Auer de la rue du Marché, a Genève, il fait bon et ça sent l’arabica fraichement moulu. Les quelques tables sont toutes occupées.
Auer est une institution. La vitrine voisine est la chocolaterie Auer. Une institution aussi. Tout, dans cette ville, austère bastion du Calvinisme, respire l’institution. il y a de fameux restaurant, dont le mobilier n’a pas été changé depuis les années cinquante, qui affichent fièrement, que désormais, il seront ouverts le samedi. Peut-être dans un futur lointain, très lointain, pourra-t-on considérer aussi ouvrir le dimanche. Mais laissons la science-fiction aux romanciers russes.
Un homme élégant, rasé de près, bronzé d’avoir skié tout l’hiver, en costume sombre et cravate Hermès, souliers Berluti aux pieds, est attablé. Seul. La solitude fait partie de son métier. Banquier. De ne vous confier à personne, pendant toutes ces années marquées par « Le Secret », personne ne vous parle non plus. Il tourne nonchalamment la cuiller argentée dans une tasse de « renversé » que les italiens appellent « Latte ». Ses yeux s’abîment dans les coiffures apprêtées des dames âgées qui lui font face. Il rêve d’une époque révolue. Celle des riches clientes belges, qui venaient « relever les compteurs » une fois par an, accompagnées de leurs descendants avides d’un accident, ou mieux, d’une mort naturelle. Une mort bienvenue qui permettrait, enfin, d’oublier que Bon Papa omettait de déclarer tel ou tel revenu et aussi, de faire monter le prix des villas à Knokke-le-Zoute. La mort lente du secret bancaire, abandonné sur l’autel des bonnes relations avec les Etats-Unis, le scandale Madoff et des frais astronomiques auront eu raison de ce rêve frappé du sceau de deux bien vilains mots : régularisation et rapatriement. Un coup d’œil furtif à sa Rolex Daytona lui rappelle la visite, cet après-midi, des enfants d’un dictateur Africain déchu, un oligarque kazakh ou un général égyptien a la retraite. Une clientèle moins facile, mieux informée, plus courtisée, dont les avoirs seront investis au travers de fonds, dont on récoltera de grasses rétrocessions, parfois versées sur son compte privé. Du beurre dans les épinards…jusqu’au jour ou ce modèle-la aussi, cruelle injustice, sera mis à nu. Alors, il lui restera l’efficacité irréprochable du système bancaire suisse, le chocolat et les montagnes. Des deux derniers il n’avait jamais douté mais devoir promouvoir le premier, comme s’il n’avait jamais existé, le plonge dans une tristesse profonde.

La gare, le téléphone et le silence

La gare parisienne est noire de monde et je cherche une cabine téléphonique; à travers toutes ces épaules, tous ces dos, tous ces bras, ces têtes. Certaines nues, d’autres coiffées. Des chapeaux, des casquettes, des voiles et des perruques.
Le jour continue à mourir. Le jour se meurt en rougissant le toit de verre de cette Gare du Nord et je trouve, enfin, ma cabine. Je ne suis pas le seul à l’avoir trouvée. D’autres avant moi, font la file. Je me joins à eux. Aujourd’hui, il n’y a plus personne devant les cabines téléphoniques sinon des clodos effondrés ou des consulteurs de bottin. Le téléphone portable a tué la cabine, et aussi l’intimité; hier encore un homme, à l’aéroport de Genève, quittait sa femme, à tue-tête en me regardant droit dans les yeux. Mais nous sommes en 1987.

La voix de femme dans les haut-parleurs, susurre des chiffres et des mots. Des têtes se tournent vers les voies de chemin de fer qui finissent là.
Brusquement c’est mon tour. Panique. Mes mains fouillent les poches de mon jean pour en extraire les pièces qui vont ravitailler et j’espère assouvir l’appétit que je sens ravageur de l’automate PTT qui me servira d’exutoire.
Je forme le numéro de Philippe en Allemagne, un bout de papier à la main… 004969 7132346… Il est parti l’année passée pour étudier l’Allemand au Goethe Institute de Francfort. J’avais essayé plusieurs fois la veille et l’avant-veille. Sans succès. Le numéro était porté hors service. Cette fois ça y est. J’entends le « la » intermittent, comme un diapason entrecoupé, deux trois quatre…huit fois et on décroche. Les pièces tombent en cascade dans l’appareil. J’ai juste le temps de dire que c’est moi, que je dois lui parler, que c’est important et la communication est coupée. Je n’ai plus de pièces. Le monopole des opérateurs publics faisait jadis de la communication internationale un luxe.
Derrière moi, le souffle chaud du prochain usager de cette cabine qui n’en est pas une ; une bulle de plexiglas qui protège un appareil carré jaune doté d’un cornet noir. Il s’impatiente. Je lui parle. Moi non plus je n’ai pas le temps, moi aussi j’ai un train, si, pour Bruxelles dans vingt minutes… et je fouille mes poches. En vain. Vous n’auriez pas de la monnaie ? Un regard glacé pour toute réponse.
Le jour se meurt tandis qu’une main me saisit le coude. L’homme qui me fait face est chétif, emmitouflé dans un grand manteau triste et gris, un pull a col roulé, des cheveux blancs et des yeux clairs. Dans son autre main, il tient un paquet de cartes téléphoniques. Des cartes de vingt francs. Il en a dix. Peut-être quinze. Sans rien dire, il en extrait une et me la tend. Je le remercie, lui sourit, lui dit qu’il est mon sauveur, que je lui dois tout ou presque. L’homme ne répond pas. Il hoche la tête. Quand je lui propose de l’argent, il fait non, encore de la tête, la main en avant. Il veut que je téléphone. Son index est tendu vers le cornet, que je soulève de son bras métallisé, qui remonte paisiblement. Puis le « La » est là. J’introduis cette carte dans la fente qui l’emprisonne et qui ne la lâchera plus jusqu’à épuisement. Mes doigts tapotent très vite le clavier. Ça sonne, et puis Allo…Je crois que j’aurais préféré ne pas l’entendre, qu’on ne réponde pas, que Philippe ne soit pas là. Alors, j’inspire un grand coup, le cœur serré. Je dois t’annoncer …. C’est une mauvaise nouvelle, très mauvaise. Gaël est mort. Il a été incinéré ce matin, à Paris. J’ai essayé de te joindre, je te promets. Cent fois depuis trois jours. Moi non plus je ne comprends pas. Je rentre à Bruxelles. Maintenant. Écoute-moi. Ecoute moi je te dis… Écoute-moi bien ! des explications que je ne comprends pas moi-même..Et quelques minutes passent. Je luis dis, et lui redis ce qu’il ne veut pas croire.
Il faut que je parte, mon train, je t’appelle demain … et la carte est vomie, rejetée, épuisée. Moi aussi.
Le jour est mort et la nuit l’a remplacée. Elle fait miroiter le dos des trains dans le vaste toit de verre de la Gare du Nord. Je raccroche. Il n’y a plus personne derrière moi. L’impatient a disparu, et son souffle chaud aussi. Je viens de m’apercevoir que l’Homme, lui, ne m’a pas quitté. Il est resté à côté de moi, tout près, pour écouter ou entendre mes mots, arracher des lambeaux de mes phrases. Il a les larmes aux yeux, son menton tremble. Mon histoire l’a bouleversé, il la vit comme je l’ai vécue. Je lui tends la carte vide avec un billet de vingt francs. Il me tourne le dos. Il se précipite vers un autre individu, chargé de paquets, qui, devant une autre cabine, fouille ses poches, exactement comme moi, il y a quelques minutes ! Et il lui tend une nouvelle carte, contre laquelle il n’accepte, encore une fois, pas d’argent…
l’Homme aux cartes reste planté à côté de celui aux paquets pendant toute sa conversation téléphonique. Comme il parlait haut et fort, avec un accent du Midi, il fut facile de déceler le quadragénaire méridional en chemin vers la Picardie, rassurant sa mère sur la prudence avec laquelle il aborderait les différences météorologiques. Pauvres fils du soleil… Voilà. Le méridional rend la carte, s’excusant du fait qu’il n’a pas de monnaie et court vers un train. Ce sont des paquets qui courent. Je pause ma main sur l’épaule de l’Homme et l’invite à se retourner. Il sourit. Cette histoire aussi, il l’a vécue.
Mais pourquoi faites-vous ça ? Alors L’homme, tout le reste de son corps immobile, attrape de l’index le bord de son col et l’abaisse, dévoilant un trou de quelques centimètres de diamètre. Béant.
Je baisse les bras, les yeux fixés sur cette cavité qui bat au rythme de sa respiration avec un petit bruit régulier de clapet de chair. Comme gêné par mon voyeurisme, il remonte son col. Je suis désolé, lui dis merci, au revoir et je pars en courant vers les quais où finissent tous ces rails.

Je pense souvent, depuis vingt-sept ans, à cet homme chétif de la Gare du Nord qui errait de voyageur en voyageur, avec ses cartes en main, adressant, en faisant ainsi parler les autres, une fin de non-recevoir à la solitude et au désespoir du mutisme forcé dans lequel la maladie l’avait précipité.

Le peintre et le miroir

Un jour, j’ai peint un miroir. Un miroir énorme qui montait du manteau de la cheminée jusqu’aux moulures du plafond. Un plafond si haut qu’il m’avait fallu un échafaudage pour l’atteindre, et le peindre en blanc. Le miroir, je l’ai peint en „Tangerine“ après y avoir appliqué une couche de „primer“. Sinon, ma couleur n’aurait pas tenu. Et j’aurais dû enlever la peinture écaillée et recommencer. Je ne voulais pas recommencer; ce n’est pas drôle de se voir disparaitre peu à peu sous les coups de pinceau. La dernière touche pour l’œil gauche. C’est l’inverse d’un autoportrait. Un anti-portrait. Une fois le grand miroir terminé, j’ai aussi peint les magnifiques glaces biseautées des portes battantes entre la cuisine et la salle à manger de cet hôtel de Maitre à Bruxelles.
J’étais étudiant, et travaillais comme peintre en bâtiment. Albert débusquait les chantiers, et nous engageait, Pierre et moi, ses camarades. Nous travaillions dans la bonne humeur, de l’aube à la nuit, samedi et dimanche compris, “au finish”, bravant des murs en décomposition, des plafonds défoncés, des frises à repeindre. Rien ne nous résistait, et nous apprenions sur le terrain. Ce chantier avait commencé normalement. Nettoyage des plans a la lessive St-Marc, décollage des papiers peints à la vapeur, réparation des fissures au plâtre, masquage des surfaces a ne pas salir, et puis, enfin, la peinture. Le travail du peintre, entre relents de térébenthine et gestes lents, est assez abrutissant. La radio et les rires étaient les seuls remparts à l’ennui.
La propriétaire, accompagnée de sa vieille Maman, vint, un mardi, contrôler l’avancement des travaux. Tout semblait parfait. En ce jour ensoleillé, la couleur “Tangerine” des grands murs faisait un bel écho au blanc immaculé des moulures au plafond et des cadres de porte, et Madame la Comtesse, sa Mère, pour qui la maison serait un pied-à-terre bien pratique, comparé à ce château au fin fond de la Province de Namur, avec son toit qui fuit et ses chauffages rouillés. La vieille dame serait ainsi près de sa fille et de ses nombreux petits enfants; ceux qui ne seraient pas scolarisés à Godinne ou Maredsous.
Le château semblait bien vide depuis la mort de Monsieur le Comte, victime l’an passé, d’un arrêt cardiaque lors d’une chasse au gros gibier. Le vieil aristocrate avait titubé, trébuché et s’était effondré la face la première dans la souille d’un sanglier d’Ardennes. Heureusement ce dernier n’y était plus, alerté par le tintamarre des rabatteurs. La chasse n’avait pas été propice, sinon pour la Faux. La mort soudaine de son mari avait rappelé amèrement á la Comtesse l’éphémère de nos vies, même si la sienne lui paraissait déjà bien derrière elle.
C’était une femme petite et sèche qui s’appuyait sur une canne à pommeau d’argent, élégante si on aime la rigide et triste élégance des vestes autrichiennes en feutre á boutons de corne. La peau de ses mains tachées par la vieillesse était fine comme du parchemin et ses doigts osseux, ornés de bijoux de famille. Avec Pierre et Albert, radio éteinte, nous écoutions en silence ses pas arpenter les grandes pièces vides, suivant la pointe de sa canne, en demi-mesure rythmique avant ses talons. Elle s’arrêta, revint vers Albert et lui dit:
– Jeune Homme…
– Madame?
– Vous voudrez bien peindre également toutes ces glaces. Je ne supporte plus de me regarder vieillir.

Le Cinéma

Les fameux bonheurs partagés d’Ahsen Hodja nous étaient profitables, à mon frère et moi. . Dès notre arrivée à Yeni-Foça (village à 20km au nord de Foça), après les habituels «comme tu as grandi », «avez-vous fait bon voyage », baisemains et autres pincements de joue, Nous filions, sous le regard complice de ma mère, découvrir l’état d’avancement du «stock ». L’inventaire des bouteilles de Raki vides.
Nous regardions avec satisfaction ce grand cimetière du verre, dont nous porterions le lendemain, à la première heure, les cadavres chez l’épicier Ali pour que nous soit remis la valeur de la vidange. Plus nos grands-parents prenaient tôt dans l’année leurs quartiers de villégiature, plus les bouteilles vides s’amoncelaient sous l’escalier, et plus nos petites poches se remplissaient dès le premier jour des vacances. Il fallait parfois deux ou trois aller-retour de brouette pour en arriver à bout… et le village entier riait de nous voir courir au bruit des cliquetis de verre creux. L’argent était alors investi en friandises et en séances de cinéma, car nous allions tous les soirs au cinéma et mangions tous les jours des friandises. Glaces, fruits secs, biscuits et gaufrettes. Je garde de ces jours un goût prononcé pour les gaufrettes fourrées aux noisettes et enrobées de chocolat. Autant dire qu’enrobé, je l’étais aussi.

Le cinéma était un vrai poème. Face à la mer, une cour fermée sur un mur immaculé, lissé par la main experte d’Osman le maçon, servait de salle en plein air. Face à ce mur, dix rangées de chaises en bois étaient séparées par un couloir central. La gauche du couloir était réservée aux «familles », femmes et enfants, tandis qu’à droite se plaçaient les «hommes », jeunes et moins jeunes. Derrière, à une fenêtre du premier étage de la maison adjacente se trouvait le projecteur 16mm, qui allait faire vivre de ses lumières vacillantes ce mur merveilleusement blanc. Tous les soirs, on projetait un film différent et le village entier s’y retrouvait. Emin Abi, le projectionniste se rendait tous les jours à Izmir pour louer et ramener les boîtes cylindriques en aluminium et contenaient les bobines de pellicule. La production de films turcs était telle que j’ai dû voir des centaines de films avec Cüneyt Arkin, Tarik Akan, Orhan Gencebay et autres, tous fous d’amours pour Türkan Soray, Filiz Akin, Emel Sayin et autres Hülya Coçigit, toutes belles à damner un saint. Belles des années soixante-dix. Permanentes à l’Américaine, khôl et mascara à l’Egyptienne ; photographie artistique de la Turquie d’alors, coincée entre le rêve américain et l’arabesque.

L’histoire était simple : Un homme pauvre est amoureux d’une fille issue de la classe moyenne. Elle l’aime aussi mais sa famille ne veut pas entendre parler de mariage. De mélancolie, elle devient aveugle et seul un traitement en Amérique lui fera recouvrir la vue. Son fiancé se met à travailler d’arrache-pied (il était temps) et lui offre la guérison. Il sera face à elle quand elle ouvre les yeux. Le Père de la Belle pleure dans les bras de celui qu’il rejetait, lui et ses fils. La fin du film est un merveilleux travelling entre les deux amants courant l’un vers l’autre au ralenti, dans un parc, sur une musique orientale chargée de violons.
Quand, à la fin du film, revenait la lumière du néon d’éclairage, j’épiais les joues empourprées de larmes impossibles à retenir d’un côté et les regards furtifs jetés par les hommes vers leurs amours secrets de l’autre. Car d’amours secrets, il y en avait. La toile n’est que le miroir de nos vies. Que n’ai-je vu d’idylles inavouées, inexprimées de ces garçons du village; cordonniers, bouchers, boulangers, pêcheurs tous confondus, et fous d’Amour pour les envoûtantes Sibel ou Nur, filles de médecins smyrniotes, en vacances chez leurs grands-parents. Les pauvres, ils les suivaient en grappe, coiffés et endimanchés, de leurs démarches malhabiles, dix pas derrière, parfois vingt, à l’heure de la promenade, en fin d’après-midi sur la jetée du bord de mer. Ils les suivaient sans jamais les approcher, ni leur parler. Trop de différences les séparaient, et puis ils n’avaient pas souvent adressé la parole à une femme, sinon à leurs sœurs avec qui ils entretenaient des relations purement ménagères. C’est à dire qu’elles faisaient le ménage.

A la fin de l’été, les familles repartaient et les garçons gardaient pour seul souvenir le nuage de poussière de la voiture surchargée quittant le village. Sibel et Nur reviendraient l’été prochain, bien sûr, mais peut-être au bras d’un fiancé, voire d’un mari. Un «quelqu’un de la ville», qui serait étudiant en pharmacie, peut-être en médecine. Et les jeunes filles qu’ils ont aimées s’épaissiraient chaque année un peu plus, l’immobilité casanière et la cuisine ottomane aidant. On les rencontrerait, chargées de paquets, dans la rue du marché, entourées de piaillements d’enfants avides de friandises et de cadeaux.
Le regard de ces hommes subissait les affres de l’éphémère, qui rend la beauté si enviable. De permanent, il ne resterait que les yeux verts de Sibel et les cheveux jais de Nur. Mais rien n’est éternel. Surtout pas l’amour sans retour et inexprimé, qui mourra, perdu dans les longs couloirs des souvenirs qu’on ne voudra plus se rappeler. Il s’agit de l’oublier.

Livraison de Grand Luxe

Ca se passe un matin, devant chez moi, à Londres. Vers 07:00. Un superbe camion de transport automobile, du type qui transporte des bolides de formule 1), vert,marqué du sceau blanc dans l’ovale, commence des manoeuvres. vraisembablement l’espace avait été reservé auprès du Council (commune) de longue date. J’avais vu les petites plaques jaunes qu’on utilise pour les déménagements. Quatre places. Ni plus ni moins. Le camion se gare lentement sur les deux places avant, laissant deux places derriere lui. Quelques instants de silence. Le pont-levis arrière descend. La hauteur du camion s’abaisse. Le jeu des amortisseurs hydrauliques, accompagné d’un soupir. La bête se couche. Un mécanicien en combinaison “Racing Green”, descend de l’habitacle et disparait dans le ventre du monstre. Soudain, on entend un rugissement, entre panthère et puma, et l’Aston Martin DB9, rutilante, sort doucement en marche arrière et se gare. Aucune manoeuvre n’est nécessaire. Tout est simple et parfait. Le conducteur se libère, enlève délicatement les papiers de soie qui protègent les sièges couleur tabac, prend un chiffon doux et nettoie le volant, les poignées de porte et le chromes des fenêtres. Le soleil s’invite enfin, a travers les nuages, et fait briller le pare-brise comme un plateau d’argent. L’homme en vert recule et la regarde une dernière fois, actionne la clef et la voiture lui fait un signe d’Adieu aussi en clignant des yeux et un petit cri de joie. Le mécanicien tourne les talons et remonte dans le camion, qui se dégage et repart.

Mon Grand-Père, Ahsen Hodja

Riza, trempé jusqu’aux os, et hurlant sa litanie, s’engouffre dans la rue du marché, ses pas laissent des traces sur le béton de la rue. Il est suivi par ces enfants qu’il déteste. Il croise Ahsen Hodja. C’est mon Mon Grand-Père, qui revient de la taverne du village, le «Meyhâne», où il a déclamé, debout devant une audience bigarrée de pêcheurs, fermiers et instituteurs en villégiature, des quatrains d’Omar Khayyam. Épicuriens, sybarites et autres jouisseurs de chose simples…Un verre de Raki, un poème. Rien de plus. Ensuite, sous les applaudisements, il s’est incliné respectueusement devant ces enthousiastes de l’éloge du plaisir, tous avinés autant que lui, qui célbrent l’ivresse. Puis, sous la pression de son voisin, le moukhtar (élu de quartier) Mustafa, il a accepté de dire quelques poèmes; les siens, ceux écrits durant les instables lendemains de la jeune République turque.
Tout lemonde adore Ahsen Hodja. On l’appelle toujours Hodja parce que c’est lui qui, simple instituteur à Karsiyaka (province d’Izmir), il y a plus de cinquante ans, avait appris aux adultes autant qu’aux enfants, sur le tableau noir de l’école, le nouvel alphabet latin, qui remplacerait désormais les letters arabes. C’est lui aussi qui avait gouté du sol glacé de la prison d’Izmir, pour avoir éte ́socialiste à un moment où, vraisemblablement, il n’était pas bon de l’être.
La vénération de l’ivresse telle que mon grand-père l’entendait était purement épicuriene, et à aucun moment, il n’aurait éte ́question de dépendance. Enfin, je pense. C’est en tout cas l’idée que je me faisais de lui. Son plaisir était d’être entouré d’amis à une table de mèzè, que les femmes de la maison auraient dressé sur la terrasse, face à la mer et que coule le Raki, que se disent les poèmes de Yunus Emre, de Nedim et Fuzûli, de Riza Tevfik et que se clament les quatrains ! Que s’échangent les idées et les sourires et qu’éclatent les rires parmi les verres qui s’entrechoquent. L’ivresse se cherchait comme l’écume sur la mer, comme la limite du sable mouille ́sur une plage. On célébrait l’éphémère. Rien n’était éternel, surtout pas le Bonheur partagé. Il s’agissait de le fêter.
Arrivé à la maison qui domine le port, Ahsen Hodja passe la main dans l’entrebâillement de la petite fenêtre et, d’un coup de poignet, tourne le verrou qui fait s’ouvrir la porte en grinçant. Il se glisse à l’intérieur tandis qu’un soleil de plomb baigne la façade grise aux volets couleur d’olive, fermés. C’est l’heure de la sieste et la maison est silencieuse à l’exception des dés d’ivoire qui roulent sur le bois du jeu de tavla (jaquet), entre deux chuchotis à la terrasse ombragée du premier étage. Il sourit, arrêté sur le palier, en écoutant ses petits-enfants compter en persan, comme il le leur a appris. A l’étage deschambres, il Remarque que les huit lits sont occupés. Des visiteurs sont arrivés ce matin de la ville et il a fallu leur fournir une couche pour se reposer et une couverture en piqué de coton blanc pour se couvrir. Dans une heure, quand ils se réveilleront, les femmes feront du thé et mettront au four les pâtisseries au fromage, aux épinards et aux olives qu’elles ont prépare ́cematin. Il retourne donc aupremier et s’installe dans un fauteuil «artdéco» et s’endort immédiatement, berce ́par le roulement du dé et les nombres persans.
Il rêve de son enfance miséreuse dans les rues du quartier de Balat, du temps d’un empire ottoman décrépit. C’est celle du petit porteur d’eau, vendeur de limonade, qui deviendrait instituteur, puis éducateur de la République, apprendrait le français par amour de Victor Hugo, autant que le persan, par passion pour les « Roubaïates ». Il les aima jusqu’à vouloir de sa fille qu’elle en lise une sur sa tombe. C’est celle-ci:
“Lorsque je serai mort, lavez-moi avec le jus de la treille; au lieu de prières, chantez sur ma tombe les louanges de la coupe et du vin, et si vous désirez me retrouver au jour dernier, cherchez-moi sous la poussière du seuil de la taverne.” (O.Khayyam)
Quand il mourut, malheureusement sénile, il était déjà mort. Son Esprit l’avait quitté le jour où sa mémoire lui fit défaut, et nous subîmes, pendant des années encore, la tristesse du tableau affligeant d’un grand homme perdu dans les chemins de son propre passé.

La Folie de Riza

Il est fou. Bien sûr qu’il l’est. Si tout le monde le dit c’est que c’est vrai. Ces enfants infernaux qui le suivent en courant dans les rues brûlantes du village en criant « Deli Riza, Deli Riza » (Riza le Fou), il les déteste. Mais ils savent et dissent qu’il est fou. Mais pourquoi le crier de leurs petites voix stridentes? ça lui fait mal à la tête et il s’énèrve, ramasse des pierres et les jette aux enfants, qui rient de plus belle, en esquivant se stirs maladroits. Leurs mères sont à la source, qui remplissent leurs cruches d’eau potable; elles le savent aussi. Elles ricanent en le voyant, ou elles le fuient quand il va vers elle. Certaines, prises de pitié, lui donnent à manger. Un peu de pain, des olives, quelques fruits frais. Alors il s’assied sur une Pierre et mâche son repas en remerciant le ciel, ou les anges, les yeux trempés. Les hommes, quand il passe devant le café, lui tendent parfois des cigarettes, et du feu, que ses mains tremblantes protègent du mistral. Il aime les cigarettes. Alors il s’assied sur les marches de la mosquée et il sourit en fumant. Et quand arrivent les fidèles, à̀ l’appel du Muezzine, il part. C’est un brave fou à distance, mais peut devenir un fou dangereux s’il s’approche. Ses colère peuvent être insurmontables. Alors il déchire ces vêtements qu’on lui a donné par pitié Et quand sa colère s’est appaisée, il les rapièce, les recoud, avec du fil, de la corde. ses guenilles sont repoussantes de saleté. Il le sait. Alors il s’éloigne. Comme un chien errant. Pour éviter la désillusion d’un regard qu’il croyait affectueux. il rase les murs du village. Ces murs de pierres jaunes sans âge, de la même couleur que la poussière qui recouvre les rues de son village. Son village ? le pauvre, il ne sait pas si c’est son village. Il ne sait plus. Il y est depuis bien longtemps. Très longtemps. Heureusement, il y a la mer. Et, parfois, Il lui parle. Parfois elle lui répond. En hurlant. Elle est fâchée contre lui, la mer. Elle hurle qu’il a volé l’argent…mais c’est Dudakman Ibrahim qui a volé l’argent. C’est Dudakman Ibrahim qui a vole ́l’argent! He ! la Mer! tu l’entends?

Assis à la devanture de leurs échoppes dans la rue du marché, après une longue sieste, Orhan le boucher, Ali le maraicher et Hasan le barbier circonciseur, laissent tous couler les heures du jour, comme du sable entre les doigts immobiles.

Lesdoigts de Riza, eux, ne s’arrêtent pas. Les bras croisés dans le dos, le corps penché en avant, il arpente les rues en grommelant toujours la même phrase comme une litanie. “C’est Dudakman Ibrahim qui a vole l’argent”. Ah, si Dudakman Ibrahim n’avait pas volé l’argent de la cantine quand ils faisaient leur service militaire. S’il avait avoué tout de suite, la caserne entière n’aurait pas éte ́privée de sortie ce vendredi de Bayram (fête religieuse)et Riza, lui, aurait pu rentreŕ dans son village, à une journée entière d’autobus, pour retrouver sa jeune épouse Ceylan (Djeylan), qui devait accoucher de leur enfant. Un fils s’il plaisait à Dieu. Mais Dieu en a voulu autrement. Ceylan est morte en accouchant, et son enfant aussi. Quand Riza, trois jours plus tard, est arrivé dans son petit village accroché aux contreforts du Mont Taurus, après une longue journée à espérer cette soirée, il n’a trouve ́que tristesse. Quand Riza est entré dans lapetite maison, il a vu sa mère dévastée, assise en tailleur à même le drap étalé au sol, qui égrainait machinalement les lentilles rouges éparpillées pour en tamiser les pierres. Puis sa sœur,Hatice (hatidjè) a couru vers lui, les bras en croix, pleurant à tue tête. Son frère Halil, accoude ́a ̀la table, lui, n’osait pas leregarder, leregard rivé sur son verre de thé fumant. C’était un garçon.

Riza a crié tous ses poumons, les hommes du village, alarmés par ses cris de douleur ont dû accourir et l’immobiliser dans son désespoir. Alors Riza s’est levé et il s’est mis a ̀marcher, marcher pour ne s’arrêter qu’ici, devant la Mer Egée.

C’est un homme en guenilles qui est face à la mer déchaînée, sur la jetée. Le bras levé, il la menace en criant, mais on n’entendrien. Le bruit de la mer et du vent couvrent ses paroles. Ses guenilles ont la même couleur que son visage, celui de la saleté. Son visage est un masque de cuir noirci, brûlé par le soleil sous une masse de cheveux blancs hirsutes. Sa barbe est jaunie et lui arrive à la moitié du torse. Que des nœuds. C’estRiza, Une vague se brise avec fracas devant lui, et le pauvre bougre est projeté au sol sous des trombes d’eau. Il se relève, trempé et grelotant et s’enfuie en criant « C’est Dudakman Ibrahim qui a vole ́l’argent! ». Hé la Mer, tu l’entends?

 

No Surprise in fact

I know it is a little more than a fortnight since I last wrote here but I was afraid all my views would be wrong and was looking for an elegant way out of this. A few days helped me. Sorry for the delay.

The Euro is recovering and $1.311 is a good level on which to step and jump further. I am also comforted by CHF1.21 being reached, as it will allow the Swiss National Bank to rest a little and concentrate, instead, on money supply and interest rate levels. Swiss mortgage rates this low encourage an already overheated housing market. Some fine-tuning may be necessary soon.

I have problems assessing the Japanese Yen: When I started in finance, back in 1988, it was at 250 to the US$ and it kept on strengthening despite the massive carry trades of the 2000’s and zero real rates. On the other hand, over the same period, the Nikkei 225 index melted from 39,000 to 8,700…I always wanted to buy Japanese equities and hedge the currency but never did the second leg, while was rarely right on the first…Maybe it’s time, now that global equity markets seem to rejoice on good American employment figures last week, that came to the rescue of an otherwise poorly performing Obama (in the debate at least).

Over the same fortnight, I was surprised by the price action of Gold. It has reached 1,796 last week but couldn’t hold it. It went down to 1,744 couple of days ago… but, if it was a “Buy” at 1,766, it remains one at 1,752, today.

Another surprise is the spread between Brent and WTI, which remained around US$ 20.00…Basher Al Assad still kills his citizens and tensions are much higher than in late September: Turkey not only retaliated, rather precisely on military targets, to sparse Syrian bombing on a Turkish border village (Akçakale), but also intercepted, in its air space, a aircraft full of Russian weapons. Surprise, surprise…Mr Putin avoided to comment. So will I. I believe the WTI-Brent spread should be higher, even if the American economy recovers faster from now. I don’t use commodities but I guess that on a relative value basis, buying Brent against WTI would make some sense. What do you think?

On my last fixed income comments, Spanish government bond yields came down 24 basis points just yesterday and reached 5.55%, tightening dramatically to 3.93% against the bund. This is purely linked to Moody’s affirming Spain’s Investment Grade status. In this “positive” (hum…hum…) environment, the put leg of the strangle will die worthless and time decay (call it Thêta for the sake of the exercise) will take care of the call leg as I believe this price movement reflects all bullish sentiment until further action while declarations, if any, won’t have much impact.

On the impact of Spain and Syria on the markets

To follow up on my last post, the Euro recovered. And it’s not over. It should go higher. As should other asset classes, since the ECB, the FED and the BOJ’s actions and declarations were so favourable to the markets.

The only unresolved issue that currently holds the euro zone’s currency and the markets  back today is the Spanish uncertainty about begging or not begging for a bailout.

The Spanish government will outline its 2013 budget to the chambers on next Thursday. The market’s interpretation of this plan and the reactions thereafter should dramatically impact the markets and it will probably be a turning point for Bond yields, equity price action as well as the currency. Time to hold Euro assets. Here is why:

The actual most stringent problem is the borrowing level of the Spanish government facing a number of redemptions of Bonos (government bonds issued by the Kingdom of Spain). This morning 10-year benchmark bond traded at a yield of 5.736%, 419 basis points above its German counterpart, the Bund. When looking at the spread with Italian Government 10-year bond, the BTP trades at 5.146%, 59 basis points only below the Spanish bonds. From what I read on Reuters and the Economist etc…the “street” believes a bailout is unavoidable.  This spread therefore reflects the high probability of a bailout. If the strings attached to it, as they will/should be defined on Thursday or a little later are not too stiff, Spanish bonds should rally, and reach the Italian bonds’ level. If not, the yield will go back towards the 7.00% barrier. By that moment, European equity markets will have dropped witout volume and it will be time to buy while the Euro, which, first would may have returned lower but difficult to catch, will come back “en force”, by the sheer effect of a buying spree on European assets, reaching 1.30 quickly and running towards 1.35 within a fortnight. On the Bonos, in the short run, I would sell “Out of the Money” Strangles (Please check in an option strategies booklet if you are not familiar with the jargon).

Another interesting spread concerns the November delivery prices of Brent Crude Oil and WTI Crude Oil. They are respectively at $110.17 and $92.36 at the moment of writing, with a spread of 17.79. This obviously reflects high uncertainty of supply from the Middle East, given the rising tensions in the region. I really thought the Syrian civil war would be ended this summer but it was without counting on President Obama’s strange declaration that the Red Line for US intervention in Syria would be the use of chemical warfare… Basher Al-Assad rightly understood “it’s OK to kill civilians with conventional (russian) weapons”….

Unfortunately, the Muslim world’s division in supporting one side or the other comforts the West’s inaction. Historically, this sadly reminds us of the Spanish Civil War, in 1936; rehearsal and weapons test ground of the Second World War. Mild and secret Western support to the rebels won’t help, and volatility and high Brent prices will prevail, which explains why Saudi energy officials try to contain them with their declarations in the last couple of days.

Moneywise, Conflicts and energy prices fuel inflation expectations; gold goes up. At 1766, it still has room upwards.

 

Low interest rates and Strong Euro

With interest rates still close to zero, there are not many reasons to run after hard currency strong government bonds today.  That’s why the issuance of corporate, high yield and emerging market fixed income instruments are important to watch. Industrial companies with sound cash flows will lead the dance. Among those, “emerging corporations” are even more interesting as those Russian, Indian, Brazilian, Turkish, Mexican, Indonesian multinationals are the best contenders to take advantage of growth in both their home markets and the developed countries…Provided there was growth of course.

In the same spirit of mind, I am also attracted towards good quality high dividend stocks, which, with battered share prices for the last two years, look very much like fixed income products with upside potential. It is time to reconsider some good cyclical stocks, in retail distribution, utilities, construction materials or engineering.

In search for performance and yield, I had looked at banks but didn’t dare investing in them. Meanwhile, subordinated junior fixed income could make sense as their higher equity prices, as seen in August, built a thicker buffer at the end of the liability spectrum. Subordination of debt remains a good means of strengthening balance sheets. Offered yields should reflect cautious and “niche” demand. Also, it may well be time to reconsider securitisation, which was put on the side since 2008. It remains a very clever and exciting tool and I cannot imagine that its pricing will not properly reflect its eventual risk. Rating agencies will have to sharpen their pen, not to make the same mistakes as in 2008 by throwing AAA/Aaa’s at them.

The Euro is stronger and it looks as if it will keep on strengthening. It is not surprising given the European recent news and the agenda of the next couple of weeks. At least, many shorts would have been covered.

Today, Bulgaria doesn’t want to join the single currency…that is one less stress, and they get out strong of their declaration.

The ECB will detail its intervention plan on Thursday 6th. Whatever comes out of it: any decision is better than no action.

Elections in Holland (12 September), even if they are inclined towards populist anti-Europe slogans will not jeopardize their commitment to the currency.

On the same day, the Karlsruhe Court will state if the European Stability Mechanism (ESM) is constitutional in Germany…or not. In both cases, this should be either a stable or a stronger Euro.

European Finance ministers meet in Cyprus on 14-15 September.  Besides brushing over the Greek crisis, they will discuss helping the Cypriot banks. I have my opinion on that: It’s only Russian offshore money. Don’t bother.

The agenda also mentions A European Banking Supervisory System, as well as help for Spain (where I think the danger is actually bigger than expected with a few regions able to go bust and take-not only Spanish-banks with them in their fall) – More on that soon.

All these are Bullish for the Euro in the coming fortnight. We undo the hedge against USD.