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2014 in review

The WordPress.com stats helper monkeys prepared a 2014 annual report for this blog.

Here’s an excerpt:

A San Francisco cable car holds 60 people. This blog was viewed about 1,300 times in 2014. If it were a cable car, it would take about 22 trips to carry that many people.

Click here to see the complete report.

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La Gare, Gaël, la musique – suite et fin.

Je me souviens du cimetière du Père Lachaise, ses allées pentues, les frères de Gaël, sa sœur, nos amis et ses parents, divorcés et éloignés, mais retrouvés aujourd’hui le temps d’une morgue, d’un requiem, d’une prière chuchotée tandis que se consument, avec des roses blanches posées dessus, son cercueil. La rage du feu, mêlée au Requiem de Mozart, joué à l’orgue, couvre le silence de son message, griffonné au crayon sur un bout de papier.

« Sans cris, ni douleur,
Je pars en douceur.
Pardonnez-moi cette mort de rocker »

Trois lignes au crayon et quelques lignes de poudre blanche sur la table de nuit. Poste restante pour l’enfer.

Je n’écouterai plus ce Requiem.
Dans le train qui me ramène à Bruxelles, je m’enfonce dans la banquette et je projette des bouts de film sur mes paupières fatiguées. Je fouille pêle-mêle dans des images, des dessins, des histoires racontées. L’urgence du souvenir.
Voilà…arrivent des répétitions désordonnées, au sous-sol du 647 chaussée d’Alsemberg, pleines de fumée et de distorsion.
Et puis des détails, des bribes de dialogues, qui reviendront souvent hanter mes pensées. Dix lettres que Gaël avait postées en un jour, le même jour, à Maria en décembre. Ce décembre d’avant mai. Nous avions acheté ensemble les dix timbres au tabac.
– Mais tu dis quoi dans dix lettres ?
– Rien, presque rien, des mots. Un mot par lettre. Ou presque.

Dans la Chapelle du Père-Lachaise, Maria pleure en silence et ses belles joues de mulâtre se teintent de rose. Ses grands cils battent comme des ailes de papillon. Je la regarde pendant le « Notre Père » que tous ces amis réunis murmurent pendant que se consume Gaël, couronné de roses blanches. Eric P. éclate en sanglots, qui rythment la fin du requiem. Nous sortons lentement de la chapelle, éblouis par une lumière que nous avions oublié.
Quand nous nous sommes vus en Décembre, ce décembre d’avant mai, nous étions dans l’appartement de la rue Milton, à Pigalle, le salon était vide. Il n’y avait qu’un fauteuil enfoncé et une table de verre. Dans le coin dormait une contrebasse, avec son gros ventre en équilibre sur le petit pied sous dimensionné. Elle repose contre le mur, comme un gros homme épuisé d’avoir couru pour semer ses poursuivants. Comme coincée dans une impasse de Pigalle. Aujourd’hui, elle peut dormir. Elle a semé ses poursuivants. Je balaie la pièce du regard. Il manque la basse Fender blanche. Il l’a prêtée. Sur la table en verre, des gouaches et du papier, des pinceaux et des dessins. « À la Warhol ». Une Marilyn mulâtre dont le rouge à lèvre déborde sur un fond jaune vif.
– C’est Maria.
– Je vois. C’est pour elle ?
– Non. C’est pour moi.
Assis à même le sol, nous parlons de musique, d’instruments, de Véronique avec qui je me suis disputé avant de venir à Paris, de Xavier chez qui je loge, rue Rambuteau.
– Mon père m’a donné de l’argent.
– Beaucoup ?
– Oui pas mal.
– Tu vas faire quoi avec cet argent ? un voyage?
– Oui, c’est ça. Un voyage.

C’est un soir de mai 1987, baigné par la lumière rougeoyante du couchant, un peu avant que je ne monte dans le train, que ses cendres se sont envolées au vent qui souffle le sable de la plage de Houlgate, en Normandie.

La musique, il y a toujours la musique, qui fut le centre de nos intérêts, et qui battait déjà dans mes tempes au sortir de la chapelle. Elle est dissonante. Comme une impression du chaos. La dissonance peut être si belle quand elle effleure l’harmonie. La dissonance est si belle quand elle se coule dans la mélodie, qu’elle est une parenthèse dans la phrase… Il ne faut aucun décrochage qui ne soit rappelé à la phrase musicale, qui ne puisse revenir vers elle sans perdre l’équilibre. Il faut marcher sur les bords du précipice mélodique sans jamais se livrer à l’abandon du chaos. Et parfois, souvent… c’est la chute. Attendue ou non. Préparée ou non. Voulue ou non. Pour être attiré à ce point dans le vide, il faut avoir continuellement le vertige. Peut-être vouloir s’en débarrasser…Ou alors rechercher l’ivresse, celle qui ne nous quitte plus. Qui arrive dans un crescendo de cacophonie et qui s’éloigne en s’estompant.
Et puis soudain, la cacophonie est là. A tue-tête. Elle occupe toute la partition. Les portées sont noires de notes. C’est le moment entre la perte d’équilibre et la chute. La chute n’est pas toujours dans le vide. Alors, c’est le silence. Un silence qui ne serait qu’une respiration. Comme on reprend son souffle. Ici, pas de souffle. Pas de silence. Même le vent hurle sa colère, sur la plage.

J’ai fait un rêve, dans lequel nous étions tous les deux. Sur une sorte de tapis volant, qui flottait comme une feuille de papier livrée au vent, mû par une douce ondulation. Partout ou nous allions, je te montrais les endroits ou ton prénom était inscrit… sur des maisons, des bâtiments, des bateaux, des pelouses…en grandes lettres colorées, faites de fleurs. J’ai rêvé aussi que nous parlions face à face, dans une grande pièce vide aux plafonds immenses. Nous avons parlé longuement. De toi, de ta mort et de ma vie. Et puis, j’ai dit
– Allons-y. Viens, sortons, les autres nous attendent.
– Non, je ne peux pas venir. Tu sais bien que je suis mort.

La fuite d’Osman

Osman a trouvé du travail dans un chantier naval à Tuzla, sur la Mer Noire, à soixante kilomètres d’Istanbul, ou dans Istanbul. Cette ville s’est étendue tellement vite, de manière tentaculaire, qu’elle n’en finit plus. Et Osman est au bout d’un tentacule. Sur ce chantier, Il a accepté le premier travail qu’on lui a proposé. Il est « démonteur». Quand un vieux bateau est tiré à quai, pour qu’on puisse réutiliser sa coque, ou simplement être dépecé, les équipes de démonteurs, charognards des rafiots à sec, s’acharnent sur la carcasse et en défont tous les « meubles ». Du gouvernail aux lits et aux armoires. Des portes aux écoutilles. Des poignées de porte aux compas. Tout est recyclé, revendu, se retrouve dans des chalutiers qui subissent leurs troisièmes vies, deuxième moteur, cinquantième équipage. Parfois des brocanteurs arpentent les allées, fouillent les containers pour un objet, une relique, une inscription, un lampe de marine, qui finira dans le capharnaüm d’un antiquaire fou du quartier de Cukurcuma, à Istanbul.
Osman loge dans le dortoir des ouvriers. Un assemblage bariolé de containers rouillés, marqués aux grands noms des lignes maritimes commerciales. Un fin filet de fumée s’échappe de chaque container. Respiration rauque du poêle a charbon sur lequel repose un samovar. Quelques bulbes électriques éclairent la chambrée, qui résonne de musique anatolienne, entrecoupée de grésillements d’un poste radio sans âge. Les hommes mangent, rient et pleurent ensembles.
Quand il travaille sur les bateaux, Osman chante en Azéri et rêve des steppes d’Anatolie, le blé qui danse au vent comme une mer de cheveux blonds, les flancs de colline verdoyants ou paissent paisiblement les bêtes, et parfois du village aussi. Mais la vision du village, au bout du chemin onduleux, fait vite place à celle de sa fuite.
La nuit il se réveille en sueur, rongé d’angoisse. Il a faim, il a soif, il pleure en silence sur sa couche…et puis le matin est là, et le nargue de sa lumière blafarde. Me revoilà, lui dit-il. Te revoilà aussi. On est deux. Tu ne seras jamais moi, jamais le matin. Toujours la nuit.
Un vendredi, ses camarades l’entrainent a la mosquée, adjacente au chantier. Des mosquées, il en a poussé beaucoup depuis quelques années et les journées du chantier sont de plus en plus rythmées par l’appel du muezzin. Cinq fois par jour, les hommes s’arrêtent et rejoignent la petite mosquée, toute neuve, rutilante, baignée par la gloire de Dieu. Les ablutions sont l’opportunité d’échanger quelques mots et puis, la sérénité de la prière s’installe. Osman y oublie tout. L’orgueil de son Père, le crime de son frère Halit. Et sa misère à lui, aussi, dont il a honte.
S’ils vont à Istanbul, les hommes vont à Fatih. La mosquée y est grande et fourmille « d’étudiants de la foi », barbus, qui peuplent la bibliothèque et se saluent en Arabe.
Bientôt, Osman n’écoutera plus de musique, ni ne chantera en travaillant. Il psalmodiera des versets du Coran. En Arabe, qu’il aura appris par cœur, sans les comprendre. Sa fine moustache fera place à une barbe en collier.

Le café du banquier suisse

Dans la petite Cafeteria Auer de la rue du Marché, a Genève, il fait bon et ça sent l’arabica fraichement moulu. Les quelques tables sont toutes occupées.
Auer est une institution. La vitrine voisine est la chocolaterie Auer. Une institution aussi. Tout, dans cette ville, austère bastion du Calvinisme, respire l’institution. il y a de fameux restaurant, dont le mobilier n’a pas été changé depuis les années cinquante, qui affichent fièrement, que désormais, il seront ouverts le samedi. Peut-être dans un futur lointain, très lointain, pourra-t-on considérer aussi ouvrir le dimanche. Mais laissons la science-fiction aux romanciers russes.
Un homme élégant, rasé de près, bronzé d’avoir skié tout l’hiver, en costume sombre et cravate Hermès, souliers Berluti aux pieds, est attablé. Seul. La solitude fait partie de son métier. Banquier. De ne vous confier à personne, pendant toutes ces années marquées par « Le Secret », personne ne vous parle non plus. Il tourne nonchalamment la cuiller argentée dans une tasse de « renversé » que les italiens appellent « Latte ». Ses yeux s’abîment dans les coiffures apprêtées des dames âgées qui lui font face. Il rêve d’une époque révolue. Celle des riches clientes belges, qui venaient « relever les compteurs » une fois par an, accompagnées de leurs descendants avides d’un accident, ou mieux, d’une mort naturelle. Une mort bienvenue qui permettrait, enfin, d’oublier que Bon Papa omettait de déclarer tel ou tel revenu et aussi, de faire monter le prix des villas à Knokke-le-Zoute. La mort lente du secret bancaire, abandonné sur l’autel des bonnes relations avec les Etats-Unis, le scandale Madoff et des frais astronomiques auront eu raison de ce rêve frappé du sceau de deux bien vilains mots : régularisation et rapatriement. Un coup d’œil furtif à sa Rolex Daytona lui rappelle la visite, cet après-midi, des enfants d’un dictateur Africain déchu, un oligarque kazakh ou un général égyptien a la retraite. Une clientèle moins facile, mieux informée, plus courtisée, dont les avoirs seront investis au travers de fonds, dont on récoltera de grasses rétrocessions, parfois versées sur son compte privé. Du beurre dans les épinards…jusqu’au jour ou ce modèle-la aussi, cruelle injustice, sera mis à nu. Alors, il lui restera l’efficacité irréprochable du système bancaire suisse, le chocolat et les montagnes. Des deux derniers il n’avait jamais douté mais devoir promouvoir le premier, comme s’il n’avait jamais existé, le plonge dans une tristesse profonde.

La gare, le téléphone et le silence

La gare parisienne est noire de monde et je cherche une cabine téléphonique; à travers toutes ces épaules, tous ces dos, tous ces bras, ces têtes. Certaines nues, d’autres coiffées. Des chapeaux, des casquettes, des voiles et des perruques.
Le jour continue à mourir. Le jour se meurt en rougissant le toit de verre de cette Gare du Nord et je trouve, enfin, ma cabine. Je ne suis pas le seul à l’avoir trouvée. D’autres avant moi, font la file. Je me joins à eux. Aujourd’hui, il n’y a plus personne devant les cabines téléphoniques sinon des clodos effondrés ou des consulteurs de bottin. Le téléphone portable a tué la cabine, et aussi l’intimité; hier encore un homme, à l’aéroport de Genève, quittait sa femme, à tue-tête en me regardant droit dans les yeux. Mais nous sommes en 1987.

La voix de femme dans les haut-parleurs, susurre des chiffres et des mots. Des têtes se tournent vers les voies de chemin de fer qui finissent là.
Brusquement c’est mon tour. Panique. Mes mains fouillent les poches de mon jean pour en extraire les pièces qui vont ravitailler et j’espère assouvir l’appétit que je sens ravageur de l’automate PTT qui me servira d’exutoire.
Je forme le numéro de Philippe en Allemagne, un bout de papier à la main… 004969 7132346… Il est parti l’année passée pour étudier l’Allemand au Goethe Institute de Francfort. J’avais essayé plusieurs fois la veille et l’avant-veille. Sans succès. Le numéro était porté hors service. Cette fois ça y est. J’entends le « la » intermittent, comme un diapason entrecoupé, deux trois quatre…huit fois et on décroche. Les pièces tombent en cascade dans l’appareil. J’ai juste le temps de dire que c’est moi, que je dois lui parler, que c’est important et la communication est coupée. Je n’ai plus de pièces. Le monopole des opérateurs publics faisait jadis de la communication internationale un luxe.
Derrière moi, le souffle chaud du prochain usager de cette cabine qui n’en est pas une ; une bulle de plexiglas qui protège un appareil carré jaune doté d’un cornet noir. Il s’impatiente. Je lui parle. Moi non plus je n’ai pas le temps, moi aussi j’ai un train, si, pour Bruxelles dans vingt minutes… et je fouille mes poches. En vain. Vous n’auriez pas de la monnaie ? Un regard glacé pour toute réponse.
Le jour se meurt tandis qu’une main me saisit le coude. L’homme qui me fait face est chétif, emmitouflé dans un grand manteau triste et gris, un pull a col roulé, des cheveux blancs et des yeux clairs. Dans son autre main, il tient un paquet de cartes téléphoniques. Des cartes de vingt francs. Il en a dix. Peut-être quinze. Sans rien dire, il en extrait une et me la tend. Je le remercie, lui sourit, lui dit qu’il est mon sauveur, que je lui dois tout ou presque. L’homme ne répond pas. Il hoche la tête. Quand je lui propose de l’argent, il fait non, encore de la tête, la main en avant. Il veut que je téléphone. Son index est tendu vers le cornet, que je soulève de son bras métallisé, qui remonte paisiblement. Puis le « La » est là. J’introduis cette carte dans la fente qui l’emprisonne et qui ne la lâchera plus jusqu’à épuisement. Mes doigts tapotent très vite le clavier. Ça sonne, et puis Allo…Je crois que j’aurais préféré ne pas l’entendre, qu’on ne réponde pas, que Philippe ne soit pas là. Alors, j’inspire un grand coup, le cœur serré. Je dois t’annoncer …. C’est une mauvaise nouvelle, très mauvaise. Gaël est mort. Il a été incinéré ce matin, à Paris. J’ai essayé de te joindre, je te promets. Cent fois depuis trois jours. Moi non plus je ne comprends pas. Je rentre à Bruxelles. Maintenant. Écoute-moi. Ecoute moi je te dis… Écoute-moi bien ! des explications que je ne comprends pas moi-même..Et quelques minutes passent. Je luis dis, et lui redis ce qu’il ne veut pas croire.
Il faut que je parte, mon train, je t’appelle demain … et la carte est vomie, rejetée, épuisée. Moi aussi.
Le jour est mort et la nuit l’a remplacée. Elle fait miroiter le dos des trains dans le vaste toit de verre de la Gare du Nord. Je raccroche. Il n’y a plus personne derrière moi. L’impatient a disparu, et son souffle chaud aussi. Je viens de m’apercevoir que l’Homme, lui, ne m’a pas quitté. Il est resté à côté de moi, tout près, pour écouter ou entendre mes mots, arracher des lambeaux de mes phrases. Il a les larmes aux yeux, son menton tremble. Mon histoire l’a bouleversé, il la vit comme je l’ai vécue. Je lui tends la carte vide avec un billet de vingt francs. Il me tourne le dos. Il se précipite vers un autre individu, chargé de paquets, qui, devant une autre cabine, fouille ses poches, exactement comme moi, il y a quelques minutes ! Et il lui tend une nouvelle carte, contre laquelle il n’accepte, encore une fois, pas d’argent…
l’Homme aux cartes reste planté à côté de celui aux paquets pendant toute sa conversation téléphonique. Comme il parlait haut et fort, avec un accent du Midi, il fut facile de déceler le quadragénaire méridional en chemin vers la Picardie, rassurant sa mère sur la prudence avec laquelle il aborderait les différences météorologiques. Pauvres fils du soleil… Voilà. Le méridional rend la carte, s’excusant du fait qu’il n’a pas de monnaie et court vers un train. Ce sont des paquets qui courent. Je pause ma main sur l’épaule de l’Homme et l’invite à se retourner. Il sourit. Cette histoire aussi, il l’a vécue.
Mais pourquoi faites-vous ça ? Alors L’homme, tout le reste de son corps immobile, attrape de l’index le bord de son col et l’abaisse, dévoilant un trou de quelques centimètres de diamètre. Béant.
Je baisse les bras, les yeux fixés sur cette cavité qui bat au rythme de sa respiration avec un petit bruit régulier de clapet de chair. Comme gêné par mon voyeurisme, il remonte son col. Je suis désolé, lui dis merci, au revoir et je pars en courant vers les quais où finissent tous ces rails.

Je pense souvent, depuis vingt-sept ans, à cet homme chétif de la Gare du Nord qui errait de voyageur en voyageur, avec ses cartes en main, adressant, en faisant ainsi parler les autres, une fin de non-recevoir à la solitude et au désespoir du mutisme forcé dans lequel la maladie l’avait précipité.

Le peintre et le miroir

Un jour, j’ai peint un miroir. Un miroir énorme qui montait du manteau de la cheminée jusqu’aux moulures du plafond. Un plafond si haut qu’il m’avait fallu un échafaudage pour l’atteindre, et le peindre en blanc. Le miroir, je l’ai peint en „Tangerine“ après y avoir appliqué une couche de „primer“. Sinon, ma couleur n’aurait pas tenu. Et j’aurais dû enlever la peinture écaillée et recommencer. Je ne voulais pas recommencer; ce n’est pas drôle de se voir disparaitre peu à peu sous les coups de pinceau. La dernière touche pour l’œil gauche. C’est l’inverse d’un autoportrait. Un anti-portrait. Une fois le grand miroir terminé, j’ai aussi peint les magnifiques glaces biseautées des portes battantes entre la cuisine et la salle à manger de cet hôtel de Maitre à Bruxelles.
J’étais étudiant, et travaillais comme peintre en bâtiment. Albert débusquait les chantiers, et nous engageait, Pierre et moi, ses camarades. Nous travaillions dans la bonne humeur, de l’aube à la nuit, samedi et dimanche compris, “au finish”, bravant des murs en décomposition, des plafonds défoncés, des frises à repeindre. Rien ne nous résistait, et nous apprenions sur le terrain. Ce chantier avait commencé normalement. Nettoyage des plans a la lessive St-Marc, décollage des papiers peints à la vapeur, réparation des fissures au plâtre, masquage des surfaces a ne pas salir, et puis, enfin, la peinture. Le travail du peintre, entre relents de térébenthine et gestes lents, est assez abrutissant. La radio et les rires étaient les seuls remparts à l’ennui.
La propriétaire, accompagnée de sa vieille Maman, vint, un mardi, contrôler l’avancement des travaux. Tout semblait parfait. En ce jour ensoleillé, la couleur “Tangerine” des grands murs faisait un bel écho au blanc immaculé des moulures au plafond et des cadres de porte, et Madame la Comtesse, sa Mère, pour qui la maison serait un pied-à-terre bien pratique, comparé à ce château au fin fond de la Province de Namur, avec son toit qui fuit et ses chauffages rouillés. La vieille dame serait ainsi près de sa fille et de ses nombreux petits enfants; ceux qui ne seraient pas scolarisés à Godinne ou Maredsous.
Le château semblait bien vide depuis la mort de Monsieur le Comte, victime l’an passé, d’un arrêt cardiaque lors d’une chasse au gros gibier. Le vieil aristocrate avait titubé, trébuché et s’était effondré la face la première dans la souille d’un sanglier d’Ardennes. Heureusement ce dernier n’y était plus, alerté par le tintamarre des rabatteurs. La chasse n’avait pas été propice, sinon pour la Faux. La mort soudaine de son mari avait rappelé amèrement á la Comtesse l’éphémère de nos vies, même si la sienne lui paraissait déjà bien derrière elle.
C’était une femme petite et sèche qui s’appuyait sur une canne à pommeau d’argent, élégante si on aime la rigide et triste élégance des vestes autrichiennes en feutre á boutons de corne. La peau de ses mains tachées par la vieillesse était fine comme du parchemin et ses doigts osseux, ornés de bijoux de famille. Avec Pierre et Albert, radio éteinte, nous écoutions en silence ses pas arpenter les grandes pièces vides, suivant la pointe de sa canne, en demi-mesure rythmique avant ses talons. Elle s’arrêta, revint vers Albert et lui dit:
– Jeune Homme…
– Madame?
– Vous voudrez bien peindre également toutes ces glaces. Je ne supporte plus de me regarder vieillir.

Le Cinéma

Les fameux bonheurs partagés d’Ahsen Hodja nous étaient profitables, à mon frère et moi. . Dès notre arrivée à Yeni-Foça (village à 20km au nord de Foça), après les habituels «comme tu as grandi », «avez-vous fait bon voyage », baisemains et autres pincements de joue, Nous filions, sous le regard complice de ma mère, découvrir l’état d’avancement du «stock ». L’inventaire des bouteilles de Raki vides.
Nous regardions avec satisfaction ce grand cimetière du verre, dont nous porterions le lendemain, à la première heure, les cadavres chez l’épicier Ali pour que nous soit remis la valeur de la vidange. Plus nos grands-parents prenaient tôt dans l’année leurs quartiers de villégiature, plus les bouteilles vides s’amoncelaient sous l’escalier, et plus nos petites poches se remplissaient dès le premier jour des vacances. Il fallait parfois deux ou trois aller-retour de brouette pour en arriver à bout… et le village entier riait de nous voir courir au bruit des cliquetis de verre creux. L’argent était alors investi en friandises et en séances de cinéma, car nous allions tous les soirs au cinéma et mangions tous les jours des friandises. Glaces, fruits secs, biscuits et gaufrettes. Je garde de ces jours un goût prononcé pour les gaufrettes fourrées aux noisettes et enrobées de chocolat. Autant dire qu’enrobé, je l’étais aussi.

Le cinéma était un vrai poème. Face à la mer, une cour fermée sur un mur immaculé, lissé par la main experte d’Osman le maçon, servait de salle en plein air. Face à ce mur, dix rangées de chaises en bois étaient séparées par un couloir central. La gauche du couloir était réservée aux «familles », femmes et enfants, tandis qu’à droite se plaçaient les «hommes », jeunes et moins jeunes. Derrière, à une fenêtre du premier étage de la maison adjacente se trouvait le projecteur 16mm, qui allait faire vivre de ses lumières vacillantes ce mur merveilleusement blanc. Tous les soirs, on projetait un film différent et le village entier s’y retrouvait. Emin Abi, le projectionniste se rendait tous les jours à Izmir pour louer et ramener les boîtes cylindriques en aluminium et contenaient les bobines de pellicule. La production de films turcs était telle que j’ai dû voir des centaines de films avec Cüneyt Arkin, Tarik Akan, Orhan Gencebay et autres, tous fous d’amours pour Türkan Soray, Filiz Akin, Emel Sayin et autres Hülya Coçigit, toutes belles à damner un saint. Belles des années soixante-dix. Permanentes à l’Américaine, khôl et mascara à l’Egyptienne ; photographie artistique de la Turquie d’alors, coincée entre le rêve américain et l’arabesque.

L’histoire était simple : Un homme pauvre est amoureux d’une fille issue de la classe moyenne. Elle l’aime aussi mais sa famille ne veut pas entendre parler de mariage. De mélancolie, elle devient aveugle et seul un traitement en Amérique lui fera recouvrir la vue. Son fiancé se met à travailler d’arrache-pied (il était temps) et lui offre la guérison. Il sera face à elle quand elle ouvre les yeux. Le Père de la Belle pleure dans les bras de celui qu’il rejetait, lui et ses fils. La fin du film est un merveilleux travelling entre les deux amants courant l’un vers l’autre au ralenti, dans un parc, sur une musique orientale chargée de violons.
Quand, à la fin du film, revenait la lumière du néon d’éclairage, j’épiais les joues empourprées de larmes impossibles à retenir d’un côté et les regards furtifs jetés par les hommes vers leurs amours secrets de l’autre. Car d’amours secrets, il y en avait. La toile n’est que le miroir de nos vies. Que n’ai-je vu d’idylles inavouées, inexprimées de ces garçons du village; cordonniers, bouchers, boulangers, pêcheurs tous confondus, et fous d’Amour pour les envoûtantes Sibel ou Nur, filles de médecins smyrniotes, en vacances chez leurs grands-parents. Les pauvres, ils les suivaient en grappe, coiffés et endimanchés, de leurs démarches malhabiles, dix pas derrière, parfois vingt, à l’heure de la promenade, en fin d’après-midi sur la jetée du bord de mer. Ils les suivaient sans jamais les approcher, ni leur parler. Trop de différences les séparaient, et puis ils n’avaient pas souvent adressé la parole à une femme, sinon à leurs sœurs avec qui ils entretenaient des relations purement ménagères. C’est à dire qu’elles faisaient le ménage.

A la fin de l’été, les familles repartaient et les garçons gardaient pour seul souvenir le nuage de poussière de la voiture surchargée quittant le village. Sibel et Nur reviendraient l’été prochain, bien sûr, mais peut-être au bras d’un fiancé, voire d’un mari. Un «quelqu’un de la ville», qui serait étudiant en pharmacie, peut-être en médecine. Et les jeunes filles qu’ils ont aimées s’épaissiraient chaque année un peu plus, l’immobilité casanière et la cuisine ottomane aidant. On les rencontrerait, chargées de paquets, dans la rue du marché, entourées de piaillements d’enfants avides de friandises et de cadeaux.
Le regard de ces hommes subissait les affres de l’éphémère, qui rend la beauté si enviable. De permanent, il ne resterait que les yeux verts de Sibel et les cheveux jais de Nur. Mais rien n’est éternel. Surtout pas l’amour sans retour et inexprimé, qui mourra, perdu dans les longs couloirs des souvenirs qu’on ne voudra plus se rappeler. Il s’agit de l’oublier.