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Nuit d’Hiver en Anatolie

October 1, 2016

http://www.youtube.com/watch?v=xaYQjSmabqY     Pour écouter AYRILIK

Cette nuit d’hiver est longue. Elle s’enlise au milieu de la steppe enneigée qui nous mène vers les flancs du Mont Erciyes (le volcan qui domine Kayseri). Une voiture avec chauffeur me conduit. Le chauffeur, Halit, m’a demandé de pouvoir s’arrêter dans ce relais routier et nous sommes assis à une table en Formica devant deux bols de soupe de riz au yaourt.  Halit ne me regarde pas. Il a les yeux rivés sur ses mains, croisées sur les genoux. La neige ayant ralenti considérablement notre course, nous aurons voyagé six heures entre Ankara et Kayseri. Deux fois plus de temps qu’il n’en faut par temps sec. Mais je dois y être pour une réunion le lendemain matin. Nous avons donc passé six heures à faire connaissance, à écouter des chansons populaires, à rire. J’ai d’abord, à la première halte, quitté ma place à l’arrière pour m’asseoir à côté de lui, pour ne plus être simplement conduit et pouvoir échanger quelques mots sans distance. Je l’avoue, j’étais curieux. Qui pouvait être ce petit homme frêle aux cheveux drus et très noirs, aux yeux bridés et au sourire si généreux. Je voulais connaître son quotidien, celui des autres aussi, à travers lui. Nous avons parlé sans arrêt. De sa famille, des réfugiés azéris fuyant le Nagorny-Karabakh. Je voulais pouvoir comparer les vocabulaires quotidiens azéri et turc. Un mot, dit avec point d’interrogation. Une réponse hésitante. Des rires parfois. des silences aussi. Je voulais aussi connaître la vie de ces émigrés en Anatolie orientale et surtout  pouvoir partager mon admiration pour la merveilleuse mélodie, le chant triste d’”Ayrilik” (séparation), chantée jadis, il y a cinquante ans peut-être par Reshid Beybutov. Une hymne à l’amour, à l’esprit sans repos face à l’insoutenable douleur d’une séparation inéluctable.

Tandis que, dans ma tête, les mandolines accompagnent la voix magnifique de Beybutov, je suis surpris par La voix de Halit, qui a levé les yeux et dit:

“Mon esprit à moi aussi est sans repos”

Si Halit, à quatorze ans, a tué Kerem Aga (un Seigneur local), c’est parce que son père, Ali, le lui a demandé. C’était un revolver Parabellum à six coups, sans aucune brillance. Noir jais avec une crosse de bois finissant par une boucle d’acier trempé. Le père de Halit le conservait, malgré les demandes successives de la gendarmerie de le leur remettre. C’est pour les bêtes, disait-il. Jadis Halit l’admirait, et le tenait parfois dans sa petite main d’enfant. Il jouait à en faire basculer la boucle sans jamais se lasser dans cette petite chambre attenante au « Selamlik » (partie réservée aux hommes) de la grande maison, qui est au milieu du village. Cette maison où il avait grandi, où il avait été circoncis, vêtu de blanc, sanglé d’un ruban rouge, avec tambours et hautbois, et où il revenait en fin de journée, épuisé par les travaux de la ferme, sentir le fumet du pot-au-feu qui mijote, le pain qui cuit dans le four à bois, entendre les rires aigus des femmes en cuisine.
Ce soir là, son oncle Bekir lui a glissé le revolver dans la main, dans l’obscurité de l’étable. Dehors, dans la cour, se chevauchaient des voix tonitruantes. Celles de son père Ali et de Kerem Aga, le propriétaire du village voisin. Halit est sorti, la main dans le dos, tremblante et serrée sur la crosse, le chien du revolver relevé, comme son frère Osman lui avait appris. Il s’est avancé vers Kerem Aga, venu seul pour une fois, sans ses hommes, dans une Renault 12 blanche. Il a levé son arme à bout de bras, et il a tiré. Une balle en plein cœur. Kerem Aga s’est effondré, le visage grimaçant, d’abord sur les genoux, puis le corps en avant, avec un bruit sourd, comme un sac deblé qu’on jette au sol, dans un nuage de poussière. Le silence s’est alors figé sur les yeux ouverts de Kerem Aga, et puis il y a eu les cris, la course des corps, autour de Halit, toujours l’arme au poing, et son père, livide et les bras tombants, vidé, la tête basse, le menton collé à la poitrine. Tous les deux sont restés immobiles, face à face jusqu’à ce qu’arrive la jeep des gendarmes, au coucher du soleil qui a rougi la montagne, que deux soldats en descendent, passent les menottes à Halit et l’emmènent à Kars. Ali, lui, s’est effondré en larmes; La présence de Halit derrière les barreaux ne suffirait pas aux fils de Kerem Aga. Leur soif de vengeance ne s’éteindrait pas. Ils viendraient tuer Osman, le seul fils qu’il lui reste car Ali avait bien quatre filles, mais de fils, il n’avait que Halit et Osman. Ali était trop vieux pour cette dette de sang. La règle exigeait du sang neuf. Dans la nuit, le conseil de famille décida qu’à l’aube, Osman devrait quitter le village et partir pour Istanbul. Il irait grossir la foule des fuyants d’Anatolie qui s’agglutine chaque jour un peu plus aux portes de la métropole. Mon grand-père disait que personne n’était né à Istanbul mais que tout le monde venait y mourir. Et quelle mort. Leur vie déjà ressemble à la mort. Osman partit sans se retourner et ne revint jamais. Peut-être ce destin lui 
convenait-il mieux que d’étouffer dans son hameau à deux heures à l’est de Kars, à un jet de pierre de la frontière avec l’Arménie.

C’est en travaillant une terre aride et ingrate que Ali, Père d’Osman et Halit, avait acheté une première chèvre puis une deuxième, puis un veau et une vachette, qui ont accompagné la venue de l’ainé de ses fils. Il était fier, Ali, que sa femme lui ai donné un fils pour premier enfant. Puis quatre filles suivirent. La marche fut fermée par Halit, le benjamin. 

Si Halit a tué Kerem Aga, c’est parce que son père, devenu fermier, propriétaire d’un troupeau respectable ne pouvait souffrir d’être insulté. Qui était-il, Kerem Aga pour oser traiter Ali de voleur de veau, quand au retour des pâturages, on compta une bête manquante du cheptel de Kerem Aga ? C’est aussi parce qu’il était le plus jeune, encore mineur et que sa peine serait d’autant diminuée. Quatre ans de maison de correction jusqu’à ses dix-huit ans et douze ans fermes au pénitencier de Kars. C’était le prix de l’honneur de son père. 

Quand Halit sortit de prison, il prit la route de leur village pour baiser les mains d’Ali, mais Ali, devenu sénile, ne le reconnut pas. Halit repartit le jour même, sur les pas de son frère Osman.

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