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La Gare, Gaël, la musique – suite et fin.

December 14, 2014

Je me souviens du cimetière du Père Lachaise, ses allées pentues, les frères de Gaël, sa sœur, nos amis et ses parents, divorcés et éloignés, mais retrouvés aujourd’hui le temps d’une morgue, d’un requiem, d’une prière chuchotée tandis que se consument, avec des roses blanches posées dessus, son cercueil. La rage du feu, mêlée au Requiem de Mozart, joué à l’orgue, couvre le silence de son message, griffonné au crayon sur un bout de papier.

« Sans cris, ni douleur,
Je pars en douceur.
Pardonnez-moi cette mort de rocker »

Trois lignes au crayon et quelques lignes de poudre blanche sur la table de nuit. Poste restante pour l’enfer.

Je n’écouterai plus ce Requiem.
Dans le train qui me ramène à Bruxelles, je m’enfonce dans la banquette et je projette des bouts de film sur mes paupières fatiguées. Je fouille pêle-mêle dans des images, des dessins, des histoires racontées. L’urgence du souvenir.
Voilà…arrivent des répétitions désordonnées, au sous-sol du 647 chaussée d’Alsemberg, pleines de fumée et de distorsion.
Et puis des détails, des bribes de dialogues, qui reviendront souvent hanter mes pensées. Dix lettres que Gaël avait postées en un jour, le même jour, à Maria en décembre. Ce décembre d’avant mai. Nous avions acheté ensemble les dix timbres au tabac.
– Mais tu dis quoi dans dix lettres ?
– Rien, presque rien, des mots. Un mot par lettre. Ou presque.

Dans la Chapelle du Père-Lachaise, Maria pleure en silence et ses belles joues de mulâtre se teintent de rose. Ses grands cils battent comme des ailes de papillon. Je la regarde pendant le « Notre Père » que tous ces amis réunis murmurent pendant que se consume Gaël, couronné de roses blanches. Eric P. éclate en sanglots, qui rythment la fin du requiem. Nous sortons lentement de la chapelle, éblouis par une lumière que nous avions oublié.
Quand nous nous sommes vus en Décembre, ce décembre d’avant mai, nous étions dans l’appartement de la rue Milton, à Pigalle, le salon était vide. Il n’y avait qu’un fauteuil enfoncé et une table de verre. Dans le coin dormait une contrebasse, avec son gros ventre en équilibre sur le petit pied sous dimensionné. Elle repose contre le mur, comme un gros homme épuisé d’avoir couru pour semer ses poursuivants. Comme coincée dans une impasse de Pigalle. Aujourd’hui, elle peut dormir. Elle a semé ses poursuivants. Je balaie la pièce du regard. Il manque la basse Fender blanche. Il l’a prêtée. Sur la table en verre, des gouaches et du papier, des pinceaux et des dessins. « À la Warhol ». Une Marilyn mulâtre dont le rouge à lèvre déborde sur un fond jaune vif.
– C’est Maria.
– Je vois. C’est pour elle ?
– Non. C’est pour moi.
Assis à même le sol, nous parlons de musique, d’instruments, de Véronique avec qui je me suis disputé avant de venir à Paris, de Xavier chez qui je loge, rue Rambuteau.
– Mon père m’a donné de l’argent.
– Beaucoup ?
– Oui pas mal.
– Tu vas faire quoi avec cet argent ? un voyage?
– Oui, c’est ça. Un voyage.

C’est un soir de mai 1987, baigné par la lumière rougeoyante du couchant, un peu avant que je ne monte dans le train, que ses cendres se sont envolées au vent qui souffle le sable de la plage de Houlgate, en Normandie.

La musique, il y a toujours la musique, qui fut le centre de nos intérêts, et qui battait déjà dans mes tempes au sortir de la chapelle. Elle est dissonante. Comme une impression du chaos. La dissonance peut être si belle quand elle effleure l’harmonie. La dissonance est si belle quand elle se coule dans la mélodie, qu’elle est une parenthèse dans la phrase… Il ne faut aucun décrochage qui ne soit rappelé à la phrase musicale, qui ne puisse revenir vers elle sans perdre l’équilibre. Il faut marcher sur les bords du précipice mélodique sans jamais se livrer à l’abandon du chaos. Et parfois, souvent… c’est la chute. Attendue ou non. Préparée ou non. Voulue ou non. Pour être attiré à ce point dans le vide, il faut avoir continuellement le vertige. Peut-être vouloir s’en débarrasser…Ou alors rechercher l’ivresse, celle qui ne nous quitte plus. Qui arrive dans un crescendo de cacophonie et qui s’éloigne en s’estompant.
Et puis soudain, la cacophonie est là. A tue-tête. Elle occupe toute la partition. Les portées sont noires de notes. C’est le moment entre la perte d’équilibre et la chute. La chute n’est pas toujours dans le vide. Alors, c’est le silence. Un silence qui ne serait qu’une respiration. Comme on reprend son souffle. Ici, pas de souffle. Pas de silence. Même le vent hurle sa colère, sur la plage.

J’ai fait un rêve, dans lequel nous étions tous les deux. Sur une sorte de tapis volant, qui flottait comme une feuille de papier livrée au vent, mû par une douce ondulation. Partout ou nous allions, je te montrais les endroits ou ton prénom était inscrit… sur des maisons, des bâtiments, des bateaux, des pelouses…en grandes lettres colorées, faites de fleurs. J’ai rêvé aussi que nous parlions face à face, dans une grande pièce vide aux plafonds immenses. Nous avons parlé longuement. De toi, de ta mort et de ma vie. Et puis, j’ai dit
– Allons-y. Viens, sortons, les autres nous attendent.
– Non, je ne peux pas venir. Tu sais bien que je suis mort.

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