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La fuite d’Osman

September 23, 2014

Osman a trouvé du travail dans un chantier naval à Tuzla, sur la Mer Noire, à soixante kilomètres d’Istanbul, ou dans Istanbul. Cette ville s’est étendue tellement vite, de manière tentaculaire, qu’elle n’en finit plus. Et Osman est au bout d’un tentacule. Sur ce chantier, Il a accepté le premier travail qu’on lui a proposé. Il est « démonteur». Quand un vieux bateau est tiré à quai, pour qu’on puisse réutiliser sa coque, ou simplement être dépecé, les équipes de démonteurs, charognards des rafiots à sec, s’acharnent sur la carcasse et en défont tous les « meubles ». Du gouvernail aux lits et aux armoires. Des portes aux écoutilles. Des poignées de porte aux compas. Tout est recyclé, revendu, se retrouve dans des chalutiers qui subissent leurs troisièmes vies, deuxième moteur, cinquantième équipage. Parfois des brocanteurs arpentent les allées, fouillent les containers pour un objet, une relique, une inscription, un lampe de marine, qui finira dans le capharnaüm d’un antiquaire fou du quartier de Cukurcuma, à Istanbul.
Osman loge dans le dortoir des ouvriers. Un assemblage bariolé de containers rouillés, marqués aux grands noms des lignes maritimes commerciales. Un fin filet de fumée s’échappe de chaque container. Respiration rauque du poêle a charbon sur lequel repose un samovar. Quelques bulbes électriques éclairent la chambrée, qui résonne de musique anatolienne, entrecoupée de grésillements d’un poste radio sans âge. Les hommes mangent, rient et pleurent ensembles.
Quand il travaille sur les bateaux, Osman chante en Azéri et rêve des steppes d’Anatolie, le blé qui danse au vent comme une mer de cheveux blonds, les flancs de colline verdoyants ou paissent paisiblement les bêtes, et parfois du village aussi. Mais la vision du village, au bout du chemin onduleux, fait vite place à celle de sa fuite.
La nuit il se réveille en sueur, rongé d’angoisse. Il a faim, il a soif, il pleure en silence sur sa couche…et puis le matin est là, et le nargue de sa lumière blafarde. Me revoilà, lui dit-il. Te revoilà aussi. On est deux. Tu ne seras jamais moi, jamais le matin. Toujours la nuit.
Un vendredi, ses camarades l’entrainent a la mosquée, adjacente au chantier. Des mosquées, il en a poussé beaucoup depuis quelques années et les journées du chantier sont de plus en plus rythmées par l’appel du muezzin. Cinq fois par jour, les hommes s’arrêtent et rejoignent la petite mosquée, toute neuve, rutilante, baignée par la gloire de Dieu. Les ablutions sont l’opportunité d’échanger quelques mots et puis, la sérénité de la prière s’installe. Osman y oublie tout. L’orgueil de son Père, le crime de son frère Halit. Et sa misère à lui, aussi, dont il a honte.
S’ils vont à Istanbul, les hommes vont à Fatih. La mosquée y est grande et fourmille « d’étudiants de la foi », barbus, qui peuplent la bibliothèque et se saluent en Arabe.
Bientôt, Osman n’écoutera plus de musique, ni ne chantera en travaillant. Il psalmodiera des versets du Coran. En Arabe, qu’il aura appris par cœur, sans les comprendre. Sa fine moustache fera place à une barbe en collier.

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One Comment
  1. Benoit Fauconnier permalink

    Genco je suis à Istanbul pour quelque jour et par le plus grand des hasards ( qui n’existent pas) je tombe sur ton site! Félicitations seni bol bol öpüyorum ! Benoit

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