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La gare, le téléphone et le silence

September 1, 2014

La gare parisienne est noire de monde et je cherche une cabine téléphonique; à travers toutes ces épaules, tous ces dos, tous ces bras, ces têtes. Certaines nues, d’autres coiffées. Des chapeaux, des casquettes, des voiles et des perruques.
Le jour continue à mourir. Le jour se meurt en rougissant le toit de verre de cette Gare du Nord et je trouve, enfin, ma cabine. Je ne suis pas le seul à l’avoir trouvée. D’autres avant moi, font la file. Je me joins à eux. Aujourd’hui, il n’y a plus personne devant les cabines téléphoniques sinon des clodos effondrés ou des consulteurs de bottin. Le téléphone portable a tué la cabine, et aussi l’intimité; hier encore un homme, à l’aéroport de Genève, quittait sa femme, à tue-tête en me regardant droit dans les yeux. Mais nous sommes en 1987.

La voix de femme dans les haut-parleurs, susurre des chiffres et des mots. Des têtes se tournent vers les voies de chemin de fer qui finissent là.
Brusquement c’est mon tour. Panique. Mes mains fouillent les poches de mon jean pour en extraire les pièces qui vont ravitailler et j’espère assouvir l’appétit que je sens ravageur de l’automate PTT qui me servira d’exutoire.
Je forme le numéro de Philippe en Allemagne, un bout de papier à la main… 004969 7132346… Il est parti l’année passée pour étudier l’Allemand au Goethe Institute de Francfort. J’avais essayé plusieurs fois la veille et l’avant-veille. Sans succès. Le numéro était porté hors service. Cette fois ça y est. J’entends le « la » intermittent, comme un diapason entrecoupé, deux trois quatre…huit fois et on décroche. Les pièces tombent en cascade dans l’appareil. J’ai juste le temps de dire que c’est moi, que je dois lui parler, que c’est important et la communication est coupée. Je n’ai plus de pièces. Le monopole des opérateurs publics faisait jadis de la communication internationale un luxe.
Derrière moi, le souffle chaud du prochain usager de cette cabine qui n’en est pas une ; une bulle de plexiglas qui protège un appareil carré jaune doté d’un cornet noir. Il s’impatiente. Je lui parle. Moi non plus je n’ai pas le temps, moi aussi j’ai un train, si, pour Bruxelles dans vingt minutes… et je fouille mes poches. En vain. Vous n’auriez pas de la monnaie ? Un regard glacé pour toute réponse.
Le jour se meurt tandis qu’une main me saisit le coude. L’homme qui me fait face est chétif, emmitouflé dans un grand manteau triste et gris, un pull a col roulé, des cheveux blancs et des yeux clairs. Dans son autre main, il tient un paquet de cartes téléphoniques. Des cartes de vingt francs. Il en a dix. Peut-être quinze. Sans rien dire, il en extrait une et me la tend. Je le remercie, lui sourit, lui dit qu’il est mon sauveur, que je lui dois tout ou presque. L’homme ne répond pas. Il hoche la tête. Quand je lui propose de l’argent, il fait non, encore de la tête, la main en avant. Il veut que je téléphone. Son index est tendu vers le cornet, que je soulève de son bras métallisé, qui remonte paisiblement. Puis le « La » est là. J’introduis cette carte dans la fente qui l’emprisonne et qui ne la lâchera plus jusqu’à épuisement. Mes doigts tapotent très vite le clavier. Ça sonne, et puis Allo…Je crois que j’aurais préféré ne pas l’entendre, qu’on ne réponde pas, que Philippe ne soit pas là. Alors, j’inspire un grand coup, le cœur serré. Je dois t’annoncer …. C’est une mauvaise nouvelle, très mauvaise. Gaël est mort. Il a été incinéré ce matin, à Paris. J’ai essayé de te joindre, je te promets. Cent fois depuis trois jours. Moi non plus je ne comprends pas. Je rentre à Bruxelles. Maintenant. Écoute-moi. Ecoute moi je te dis… Écoute-moi bien ! des explications que je ne comprends pas moi-même..Et quelques minutes passent. Je luis dis, et lui redis ce qu’il ne veut pas croire.
Il faut que je parte, mon train, je t’appelle demain … et la carte est vomie, rejetée, épuisée. Moi aussi.
Le jour est mort et la nuit l’a remplacée. Elle fait miroiter le dos des trains dans le vaste toit de verre de la Gare du Nord. Je raccroche. Il n’y a plus personne derrière moi. L’impatient a disparu, et son souffle chaud aussi. Je viens de m’apercevoir que l’Homme, lui, ne m’a pas quitté. Il est resté à côté de moi, tout près, pour écouter ou entendre mes mots, arracher des lambeaux de mes phrases. Il a les larmes aux yeux, son menton tremble. Mon histoire l’a bouleversé, il la vit comme je l’ai vécue. Je lui tends la carte vide avec un billet de vingt francs. Il me tourne le dos. Il se précipite vers un autre individu, chargé de paquets, qui, devant une autre cabine, fouille ses poches, exactement comme moi, il y a quelques minutes ! Et il lui tend une nouvelle carte, contre laquelle il n’accepte, encore une fois, pas d’argent…
l’Homme aux cartes reste planté à côté de celui aux paquets pendant toute sa conversation téléphonique. Comme il parlait haut et fort, avec un accent du Midi, il fut facile de déceler le quadragénaire méridional en chemin vers la Picardie, rassurant sa mère sur la prudence avec laquelle il aborderait les différences météorologiques. Pauvres fils du soleil… Voilà. Le méridional rend la carte, s’excusant du fait qu’il n’a pas de monnaie et court vers un train. Ce sont des paquets qui courent. Je pause ma main sur l’épaule de l’Homme et l’invite à se retourner. Il sourit. Cette histoire aussi, il l’a vécue.
Mais pourquoi faites-vous ça ? Alors L’homme, tout le reste de son corps immobile, attrape de l’index le bord de son col et l’abaisse, dévoilant un trou de quelques centimètres de diamètre. Béant.
Je baisse les bras, les yeux fixés sur cette cavité qui bat au rythme de sa respiration avec un petit bruit régulier de clapet de chair. Comme gêné par mon voyeurisme, il remonte son col. Je suis désolé, lui dis merci, au revoir et je pars en courant vers les quais où finissent tous ces rails.

Je pense souvent, depuis vingt-sept ans, à cet homme chétif de la Gare du Nord qui errait de voyageur en voyageur, avec ses cartes en main, adressant, en faisant ainsi parler les autres, une fin de non-recevoir à la solitude et au désespoir du mutisme forcé dans lequel la maladie l’avait précipité.

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From → Amitiés-Gaël

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