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Le peintre et le miroir

August 27, 2014

Un jour, j’ai peint un miroir. Un miroir énorme qui montait du manteau de la cheminée jusqu’aux moulures du plafond. Un plafond si haut qu’il m’avait fallu un échafaudage pour l’atteindre, et le peindre en blanc. Le miroir, je l’ai peint en „Tangerine“ après y avoir appliqué une couche de „primer“. Sinon, ma couleur n’aurait pas tenu. Et j’aurais dû enlever la peinture écaillée et recommencer. Je ne voulais pas recommencer; ce n’est pas drôle de se voir disparaitre peu à peu sous les coups de pinceau. La dernière touche pour l’œil gauche. C’est l’inverse d’un autoportrait. Un anti-portrait. Une fois le grand miroir terminé, j’ai aussi peint les magnifiques glaces biseautées des portes battantes entre la cuisine et la salle à manger de cet hôtel de Maitre à Bruxelles.
J’étais étudiant, et travaillais comme peintre en bâtiment. Albert débusquait les chantiers, et nous engageait, Pierre et moi, ses camarades. Nous travaillions dans la bonne humeur, de l’aube à la nuit, samedi et dimanche compris, “au finish”, bravant des murs en décomposition, des plafonds défoncés, des frises à repeindre. Rien ne nous résistait, et nous apprenions sur le terrain. Ce chantier avait commencé normalement. Nettoyage des plans a la lessive St-Marc, décollage des papiers peints à la vapeur, réparation des fissures au plâtre, masquage des surfaces a ne pas salir, et puis, enfin, la peinture. Le travail du peintre, entre relents de térébenthine et gestes lents, est assez abrutissant. La radio et les rires étaient les seuls remparts à l’ennui.
La propriétaire, accompagnée de sa vieille Maman, vint, un mardi, contrôler l’avancement des travaux. Tout semblait parfait. En ce jour ensoleillé, la couleur “Tangerine” des grands murs faisait un bel écho au blanc immaculé des moulures au plafond et des cadres de porte, et Madame la Comtesse, sa Mère, pour qui la maison serait un pied-à-terre bien pratique, comparé à ce château au fin fond de la Province de Namur, avec son toit qui fuit et ses chauffages rouillés. La vieille dame serait ainsi près de sa fille et de ses nombreux petits enfants; ceux qui ne seraient pas scolarisés à Godinne ou Maredsous.
Le château semblait bien vide depuis la mort de Monsieur le Comte, victime l’an passé, d’un arrêt cardiaque lors d’une chasse au gros gibier. Le vieil aristocrate avait titubé, trébuché et s’était effondré la face la première dans la souille d’un sanglier d’Ardennes. Heureusement ce dernier n’y était plus, alerté par le tintamarre des rabatteurs. La chasse n’avait pas été propice, sinon pour la Faux. La mort soudaine de son mari avait rappelé amèrement á la Comtesse l’éphémère de nos vies, même si la sienne lui paraissait déjà bien derrière elle.
C’était une femme petite et sèche qui s’appuyait sur une canne à pommeau d’argent, élégante si on aime la rigide et triste élégance des vestes autrichiennes en feutre á boutons de corne. La peau de ses mains tachées par la vieillesse était fine comme du parchemin et ses doigts osseux, ornés de bijoux de famille. Avec Pierre et Albert, radio éteinte, nous écoutions en silence ses pas arpenter les grandes pièces vides, suivant la pointe de sa canne, en demi-mesure rythmique avant ses talons. Elle s’arrêta, revint vers Albert et lui dit:
– Jeune Homme…
– Madame?
– Vous voudrez bien peindre également toutes ces glaces. Je ne supporte plus de me regarder vieillir.

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2 Comments
  1. Guillemain permalink

    Demain je repeint les miens !!

    • Mais non, tu n’as pas besoin de peindre tes miroirs. Ils reflètent la beauté et la gentillesse.

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