Skip to content

Le Cinéma

August 25, 2014

Les fameux bonheurs partagés d’Ahsen Hodja nous étaient profitables, à mon frère et moi. . Dès notre arrivée à Yeni-Foça (village à 20km au nord de Foça), après les habituels «comme tu as grandi », «avez-vous fait bon voyage », baisemains et autres pincements de joue, Nous filions, sous le regard complice de ma mère, découvrir l’état d’avancement du «stock ». L’inventaire des bouteilles de Raki vides.
Nous regardions avec satisfaction ce grand cimetière du verre, dont nous porterions le lendemain, à la première heure, les cadavres chez l’épicier Ali pour que nous soit remis la valeur de la vidange. Plus nos grands-parents prenaient tôt dans l’année leurs quartiers de villégiature, plus les bouteilles vides s’amoncelaient sous l’escalier, et plus nos petites poches se remplissaient dès le premier jour des vacances. Il fallait parfois deux ou trois aller-retour de brouette pour en arriver à bout… et le village entier riait de nous voir courir au bruit des cliquetis de verre creux. L’argent était alors investi en friandises et en séances de cinéma, car nous allions tous les soirs au cinéma et mangions tous les jours des friandises. Glaces, fruits secs, biscuits et gaufrettes. Je garde de ces jours un goût prononcé pour les gaufrettes fourrées aux noisettes et enrobées de chocolat. Autant dire qu’enrobé, je l’étais aussi.

Le cinéma était un vrai poème. Face à la mer, une cour fermée sur un mur immaculé, lissé par la main experte d’Osman le maçon, servait de salle en plein air. Face à ce mur, dix rangées de chaises en bois étaient séparées par un couloir central. La gauche du couloir était réservée aux «familles », femmes et enfants, tandis qu’à droite se plaçaient les «hommes », jeunes et moins jeunes. Derrière, à une fenêtre du premier étage de la maison adjacente se trouvait le projecteur 16mm, qui allait faire vivre de ses lumières vacillantes ce mur merveilleusement blanc. Tous les soirs, on projetait un film différent et le village entier s’y retrouvait. Emin Abi, le projectionniste se rendait tous les jours à Izmir pour louer et ramener les boîtes cylindriques en aluminium et contenaient les bobines de pellicule. La production de films turcs était telle que j’ai dû voir des centaines de films avec Cüneyt Arkin, Tarik Akan, Orhan Gencebay et autres, tous fous d’amours pour Türkan Soray, Filiz Akin, Emel Sayin et autres Hülya Coçigit, toutes belles à damner un saint. Belles des années soixante-dix. Permanentes à l’Américaine, khôl et mascara à l’Egyptienne ; photographie artistique de la Turquie d’alors, coincée entre le rêve américain et l’arabesque.

L’histoire était simple : Un homme pauvre est amoureux d’une fille issue de la classe moyenne. Elle l’aime aussi mais sa famille ne veut pas entendre parler de mariage. De mélancolie, elle devient aveugle et seul un traitement en Amérique lui fera recouvrir la vue. Son fiancé se met à travailler d’arrache-pied (il était temps) et lui offre la guérison. Il sera face à elle quand elle ouvre les yeux. Le Père de la Belle pleure dans les bras de celui qu’il rejetait, lui et ses fils. La fin du film est un merveilleux travelling entre les deux amants courant l’un vers l’autre au ralenti, dans un parc, sur une musique orientale chargée de violons.
Quand, à la fin du film, revenait la lumière du néon d’éclairage, j’épiais les joues empourprées de larmes impossibles à retenir d’un côté et les regards furtifs jetés par les hommes vers leurs amours secrets de l’autre. Car d’amours secrets, il y en avait. La toile n’est que le miroir de nos vies. Que n’ai-je vu d’idylles inavouées, inexprimées de ces garçons du village; cordonniers, bouchers, boulangers, pêcheurs tous confondus, et fous d’Amour pour les envoûtantes Sibel ou Nur, filles de médecins smyrniotes, en vacances chez leurs grands-parents. Les pauvres, ils les suivaient en grappe, coiffés et endimanchés, de leurs démarches malhabiles, dix pas derrière, parfois vingt, à l’heure de la promenade, en fin d’après-midi sur la jetée du bord de mer. Ils les suivaient sans jamais les approcher, ni leur parler. Trop de différences les séparaient, et puis ils n’avaient pas souvent adressé la parole à une femme, sinon à leurs sœurs avec qui ils entretenaient des relations purement ménagères. C’est à dire qu’elles faisaient le ménage.

A la fin de l’été, les familles repartaient et les garçons gardaient pour seul souvenir le nuage de poussière de la voiture surchargée quittant le village. Sibel et Nur reviendraient l’été prochain, bien sûr, mais peut-être au bras d’un fiancé, voire d’un mari. Un «quelqu’un de la ville», qui serait étudiant en pharmacie, peut-être en médecine. Et les jeunes filles qu’ils ont aimées s’épaissiraient chaque année un peu plus, l’immobilité casanière et la cuisine ottomane aidant. On les rencontrerait, chargées de paquets, dans la rue du marché, entourées de piaillements d’enfants avides de friandises et de cadeaux.
Le regard de ces hommes subissait les affres de l’éphémère, qui rend la beauté si enviable. De permanent, il ne resterait que les yeux verts de Sibel et les cheveux jais de Nur. Mais rien n’est éternel. Surtout pas l’amour sans retour et inexprimé, qui mourra, perdu dans les longs couloirs des souvenirs qu’on ne voudra plus se rappeler. Il s’agit de l’oublier.

Advertisements
Leave a Comment

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: