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Mon Grand-Père, Ahsen Hodja

August 15, 2014

Riza, trempé jusqu’aux os, et hurlant sa litanie, s’engouffre dans la rue du marché, ses pas laissent des traces sur le béton de la rue. Il est suivi par ces enfants qu’il déteste. Il croise Ahsen Hodja. C’est mon Mon Grand-Père, qui revient de la taverne du village, le «Meyhâne», où il a déclamé, debout devant une audience bigarrée de pêcheurs, fermiers et instituteurs en villégiature, des quatrains d’Omar Khayyam. Épicuriens, sybarites et autres jouisseurs de chose simples…Un verre de Raki, un poème. Rien de plus. Ensuite, sous les applaudisements, il s’est incliné respectueusement devant ces enthousiastes de l’éloge du plaisir, tous avinés autant que lui, qui célbrent l’ivresse. Puis, sous la pression de son voisin, le moukhtar (élu de quartier) Mustafa, il a accepté de dire quelques poèmes; les siens, ceux écrits durant les instables lendemains de la jeune République turque.
Tout lemonde adore Ahsen Hodja. On l’appelle toujours Hodja parce que c’est lui qui, simple instituteur à Karsiyaka (province d’Izmir), il y a plus de cinquante ans, avait appris aux adultes autant qu’aux enfants, sur le tableau noir de l’école, le nouvel alphabet latin, qui remplacerait désormais les letters arabes. C’est lui aussi qui avait gouté du sol glacé de la prison d’Izmir, pour avoir éte ́socialiste à un moment où, vraisemblablement, il n’était pas bon de l’être.
La vénération de l’ivresse telle que mon grand-père l’entendait était purement épicuriene, et à aucun moment, il n’aurait éte ́question de dépendance. Enfin, je pense. C’est en tout cas l’idée que je me faisais de lui. Son plaisir était d’être entouré d’amis à une table de mèzè, que les femmes de la maison auraient dressé sur la terrasse, face à la mer et que coule le Raki, que se disent les poèmes de Yunus Emre, de Nedim et Fuzûli, de Riza Tevfik et que se clament les quatrains ! Que s’échangent les idées et les sourires et qu’éclatent les rires parmi les verres qui s’entrechoquent. L’ivresse se cherchait comme l’écume sur la mer, comme la limite du sable mouille ́sur une plage. On célébrait l’éphémère. Rien n’était éternel, surtout pas le Bonheur partagé. Il s’agissait de le fêter.
Arrivé à la maison qui domine le port, Ahsen Hodja passe la main dans l’entrebâillement de la petite fenêtre et, d’un coup de poignet, tourne le verrou qui fait s’ouvrir la porte en grinçant. Il se glisse à l’intérieur tandis qu’un soleil de plomb baigne la façade grise aux volets couleur d’olive, fermés. C’est l’heure de la sieste et la maison est silencieuse à l’exception des dés d’ivoire qui roulent sur le bois du jeu de tavla (jaquet), entre deux chuchotis à la terrasse ombragée du premier étage. Il sourit, arrêté sur le palier, en écoutant ses petits-enfants compter en persan, comme il le leur a appris. A l’étage deschambres, il Remarque que les huit lits sont occupés. Des visiteurs sont arrivés ce matin de la ville et il a fallu leur fournir une couche pour se reposer et une couverture en piqué de coton blanc pour se couvrir. Dans une heure, quand ils se réveilleront, les femmes feront du thé et mettront au four les pâtisseries au fromage, aux épinards et aux olives qu’elles ont prépare ́cematin. Il retourne donc aupremier et s’installe dans un fauteuil «artdéco» et s’endort immédiatement, berce ́par le roulement du dé et les nombres persans.
Il rêve de son enfance miséreuse dans les rues du quartier de Balat, du temps d’un empire ottoman décrépit. C’est celle du petit porteur d’eau, vendeur de limonade, qui deviendrait instituteur, puis éducateur de la République, apprendrait le français par amour de Victor Hugo, autant que le persan, par passion pour les « Roubaïates ». Il les aima jusqu’à vouloir de sa fille qu’elle en lise une sur sa tombe. C’est celle-ci:
“Lorsque je serai mort, lavez-moi avec le jus de la treille; au lieu de prières, chantez sur ma tombe les louanges de la coupe et du vin, et si vous désirez me retrouver au jour dernier, cherchez-moi sous la poussière du seuil de la taverne.” (O.Khayyam)
Quand il mourut, malheureusement sénile, il était déjà mort. Son Esprit l’avait quitté le jour où sa mémoire lui fit défaut, et nous subîmes, pendant des années encore, la tristesse du tableau affligeant d’un grand homme perdu dans les chemins de son propre passé.

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