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La Folie de Riza

August 11, 2014

Il est fou. Bien sûr qu’il l’est. Si tout le monde le dit c’est que c’est vrai. Ces enfants infernaux qui le suivent en courant dans les rues brûlantes du village en criant « Deli Riza, Deli Riza » (Riza le Fou), il les déteste. Mais ils savent et dissent qu’il est fou. Mais pourquoi le crier de leurs petites voix stridentes? ça lui fait mal à la tête et il s’énèrve, ramasse des pierres et les jette aux enfants, qui rient de plus belle, en esquivant se stirs maladroits. Leurs mères sont à la source, qui remplissent leurs cruches d’eau potable; elles le savent aussi. Elles ricanent en le voyant, ou elles le fuient quand il va vers elle. Certaines, prises de pitié, lui donnent à manger. Un peu de pain, des olives, quelques fruits frais. Alors il s’assied sur une Pierre et mâche son repas en remerciant le ciel, ou les anges, les yeux trempés. Les hommes, quand il passe devant le café, lui tendent parfois des cigarettes, et du feu, que ses mains tremblantes protègent du mistral. Il aime les cigarettes. Alors il s’assied sur les marches de la mosquée et il sourit en fumant. Et quand arrivent les fidèles, à̀ l’appel du Muezzine, il part. C’est un brave fou à distance, mais peut devenir un fou dangereux s’il s’approche. Ses colère peuvent être insurmontables. Alors il déchire ces vêtements qu’on lui a donné par pitié Et quand sa colère s’est appaisée, il les rapièce, les recoud, avec du fil, de la corde. ses guenilles sont repoussantes de saleté. Il le sait. Alors il s’éloigne. Comme un chien errant. Pour éviter la désillusion d’un regard qu’il croyait affectueux. il rase les murs du village. Ces murs de pierres jaunes sans âge, de la même couleur que la poussière qui recouvre les rues de son village. Son village ? le pauvre, il ne sait pas si c’est son village. Il ne sait plus. Il y est depuis bien longtemps. Très longtemps. Heureusement, il y a la mer. Et, parfois, Il lui parle. Parfois elle lui répond. En hurlant. Elle est fâchée contre lui, la mer. Elle hurle qu’il a volé l’argent…mais c’est Dudakman Ibrahim qui a volé l’argent. C’est Dudakman Ibrahim qui a vole ́l’argent! He ! la Mer! tu l’entends?

Assis à la devanture de leurs échoppes dans la rue du marché, après une longue sieste, Orhan le boucher, Ali le maraicher et Hasan le barbier circonciseur, laissent tous couler les heures du jour, comme du sable entre les doigts immobiles.

Lesdoigts de Riza, eux, ne s’arrêtent pas. Les bras croisés dans le dos, le corps penché en avant, il arpente les rues en grommelant toujours la même phrase comme une litanie. “C’est Dudakman Ibrahim qui a vole l’argent”. Ah, si Dudakman Ibrahim n’avait pas volé l’argent de la cantine quand ils faisaient leur service militaire. S’il avait avoué tout de suite, la caserne entière n’aurait pas éte ́privée de sortie ce vendredi de Bayram (fête religieuse)et Riza, lui, aurait pu rentreŕ dans son village, à une journée entière d’autobus, pour retrouver sa jeune épouse Ceylan (Djeylan), qui devait accoucher de leur enfant. Un fils s’il plaisait à Dieu. Mais Dieu en a voulu autrement. Ceylan est morte en accouchant, et son enfant aussi. Quand Riza, trois jours plus tard, est arrivé dans son petit village accroché aux contreforts du Mont Taurus, après une longue journée à espérer cette soirée, il n’a trouve ́que tristesse. Quand Riza est entré dans lapetite maison, il a vu sa mère dévastée, assise en tailleur à même le drap étalé au sol, qui égrainait machinalement les lentilles rouges éparpillées pour en tamiser les pierres. Puis sa sœur,Hatice (hatidjè) a couru vers lui, les bras en croix, pleurant à tue tête. Son frère Halil, accoude ́a ̀la table, lui, n’osait pas leregarder, leregard rivé sur son verre de thé fumant. C’était un garçon.

Riza a crié tous ses poumons, les hommes du village, alarmés par ses cris de douleur ont dû accourir et l’immobiliser dans son désespoir. Alors Riza s’est levé et il s’est mis a ̀marcher, marcher pour ne s’arrêter qu’ici, devant la Mer Egée.

C’est un homme en guenilles qui est face à la mer déchaînée, sur la jetée. Le bras levé, il la menace en criant, mais on n’entendrien. Le bruit de la mer et du vent couvrent ses paroles. Ses guenilles ont la même couleur que son visage, celui de la saleté. Son visage est un masque de cuir noirci, brûlé par le soleil sous une masse de cheveux blancs hirsutes. Sa barbe est jaunie et lui arrive à la moitié du torse. Que des nœuds. C’estRiza, Une vague se brise avec fracas devant lui, et le pauvre bougre est projeté au sol sous des trombes d’eau. Il se relève, trempé et grelotant et s’enfuie en criant « C’est Dudakman Ibrahim qui a vole ́l’argent! ». Hé la Mer, tu l’entends?

 

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One Comment
  1. Francis Deweer permalink

    Hey! Je découvre tes talents de poète, très très beau texte! Encore!
    Amitiés.
    Francis Deweer
    JPM Alumni

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